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Titre : De l’autre côté du lac

Auteur : Xavier Lapeyroux

Éditeur : Anne Carrière

The dark side of the man

Mettons les choses au point tout de suite : Xavier Lapeyroux est un grand pervers (mais pas narcissique), un grand malade (et très contagieux qui plus est) et un grand auteur (mais je ne sais pas combien il mesure exactement).

Hermann vit dans un quartier, la Colline, plutôt calme et bourgeois, avec sa femme, Soma, et sa fille, Sam. Il bosse dans un foyer d’accueil pour adolescent à problème. Il a des voisins, parents de jumeaux. A priori, rien de bien folichon, rien de bien anormal non plus.

Et pourtant, suite à l’accident « domestique » qui coûte la vie à un des jumeaux (les deux garçons jouent avec le pistolet du père et l’un tire une balle dans la tête de l’autre), Hermann va littéralement débloquer. En un peu moins de 250 pages, Hermann va devenir le pire paranoïaque que la Terre ait jamais porté.

En bon paranoïaque qui se respecte, Hermann va s’enferrer dans un monde peuplé de coupables, les autres, et de victime, lui essentiellement, et enfermer les autres dans ses propres schémas mentaux pervertis. Les flics qui enquêtent sur l’accident puis s’intéressent à Hermann sont suspects aux yeux de celui-ci. Son collègue de travail et la femme de ménage agissent étrangement aux yeux d’Hermann. Son voisin n’est pas exempt de tout reproche que ce soit parce qu’il est trop proche de Soma ou que ce soit parce que son fils survivant dispose de trop d’influence auprès de sa fille. Sa femme et sa fille elles-mêmes prennent des chemins qu’Hermann leur reproche de plus en plus : froideur, éloignement…

Hermann se méfie de tout le monde, y compris des êtres qui lui sont le plus proches. A l’exception de cette étrange femme qui habite de l’autre côté du lac, dans une étrange maison semblable à celle qu’il habite. Ce lieu deviendra son nouveau refuge… appelant potentiellement sur lui les mêmes reproches d’infidélité que ceux qu’il développe à l’encontre de sa femme.

Hermann entretient sa propre paranoïa à tel point qu’il en devient incapable de réagir et de se rendre compte de la dangereuse pente sur laquelle il glisse petit à petit.  Il superpose réalité et délires sans pouvoir faire la différence. Et pourtant, Xavier Lapeyroux parvient tout de même à distiller le venin du doute chez le lecteur : et si Hermann n’était pas le fou de l’histoire ? Et s’il avait raison ?

Au-delà du brio avec lequel Xavier Lapeyroux mène son récit, il parsème son livre de références artistiques, cinématographiques, littéraires qui toutes ont trait au genre du fantastique ou d’un genre qu’on appelait dans le temps « terreur ». Xavier Lapeyroux porte la tension à son point d’orgue avec un style qui ne relâche jamais la pression tout au long des pages.

On pourrait peut-être faire un petit reproche à Xavier Lapeyroux, sachant que s’il avait fait l’inverse, ce n’aurait pas été le même livre : il ne nous donne que le point de vue d’Hermann, occultant totalement les faits et gestes des autres personnages qui ne sont que des pantins dans ses mains. On ne peut pas imaginer que Soma, les flics ou les collègues (et dans une autre mesure les adolescents du centre d’accueil) restent les bras croisés sans rien faire… Mais d’un autre côté, le fait de restreindre la narration au point de vue d’Hermann était la solution parfaite pour montrer la solitude psychique dans laquelle Hermann s’enferme. Il n’y avait peut-être pas de solution idéale, chacune comportant son propre revers.

Les seuls moments où on pourrait imaginer qu’Hermann puisse sortir de sa léthargie paranoïaque, c’est quand Hermann se livre avec Sam à une sorte de jeu de rôles inversés : Sam s’exprime comme si elle était Hermann et inversement. On pourrait espérer qu’Hermann, confronté à ses propres doutes, ouvrirait les yeux, que ces joutes verbales opéreraient comme un miroir, aussi déformant soit-il. Malheureusement, ces échanges ne font que renforcer Hermann dans sa paranoïa, comme si celle exprimée par Sam prouvait à Hermann que la sienne était justifiée. Au lieu de fragiliser la paranoïa d’Hermann, ces joutent la renforcent.

Bref, donc et fort logiquement : magnifique réussite que ce roman !