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Titre : Un silence brutal

Auteur : Ron Rash

Traduction : Isabelle Reinharez

Editeur : Gallimard – Série Noire

« Carpe » diem

Il s’agit de mon premier contact avec Ron Rash qui intègre la Série Noire de Gallimard qui renaît de ses cendres, encore chaudes, avec une nouvelle maquette aussi réussie que ce merveilleux texte.

Ron Rash ancre son récit dans une Amérique rurale peuplée de loosers plus ou moins merveilleux, de gens simples, de crapules, de dealers, de shérifs proches de la retraite et de jolis brins de filles qui accordent plus d’importance à la nature et à ce qu’on a d’humain en nous qu’aux actes.

Becky est garde forestière dans une réserve. A 45 ans, c’est une femme cabossée qui a trouvé un refuge humain dans un refuge naturel. Elle a vécu, enfant, une prise d’otage dans son école. Elle a ensuite vécu avec un co-terroriste duquel elle a fui.

Les est un shérif qui s’accommode de petits arrangements entre amis avec les producteurs d’herbe et les prêteurs sur gage de son patelin pour « assurer » sur les plus gros trafics. A l’approche de la cinquantaine, il se fait construire une maison avec les pots de vin qu’il a amassé, histoire de passer une retraite confortable à observer la nature.

Tous les deux se tournent un peu autour, se cherchent sans vraiment se trouver.

Entre les deux, il y a Gerald, une sorte d’ermite qui vit reclus dans sa maison qui part un peu en lambeau mais dont ce qu’il reste des murs et surtout le terrain reviendra à son neveu qui n’attend que ça en végétant dans son mobile home en se gavant de drogues.

Gerald, le cœur fragile et le sang chaud, s’énerve plus souvent qu’à son tour contre le parvenu qui, un peu plus haut, sur la rivière, a créé une sorte d’éco-lodge et attire les touristes en y faisant pulluler les poissons. Entre les deux, c’est un peu la guerre et quand les poissons meurent intoxiqués par de l’essence, c’et sur Gerald que s’orientent les soupçons.

Chacun à leur manière, Becky et Les vont essayer de prendre fait et cause pour Gerald.

Ce qui est intéressant chez Ron Rash, ce n’est pas tant l’enquête policière et sa résolution ou non par Les que ce qu’elle dit des différents protagonistes. C’est toute la personnalité de Les qui s’accommode à sa façon des notions de loi et de justice, de Becky qui se ressource à travers la beauté de la nature, celle de l’homme ne lui ayant apporté que des désillusions, de Gerald qui s’attache à sa terre comme on s’attache à la vie et qui ne supporte pas qu’on touche à la nature pour la modeler autrement que ce à quoi elle est censée ressembler, de l’ami d’enfance de Les revenu sur les terres de son enfance et qui travaille à l’éco-lodge sans trouver dans ce retour à la terre quelque raison de s’enraciner durablement, du prêteur sur gage dont le métier consiste à vivre aux dépens des aléas de la vie de ses clients mais qui garde un bon fond, des parents dont les enfants se détruisent à coup de meth.

Les ravages de la drogue semblent être un des thèmes chers à Ron Rash. Il prend le temps, sans que ce soit nécessaire à son histoire à proprement parler, de décrire une descente du shérif et de ses hommes dans le mobile home d’un couple suspecté de produire de la meth : la description qu’il fait de l’intérieur du mobile home et de l’état du couple fait tout simplement froid dans le dos.

Et puis il y a le style de Ron Rash. Il décompose le récit entre les chapitres où s’exprime Becky et ceux où s’exprime Les et il ne se contente pas d’alterner l’un et l’autre. Il leur donne à chacun une voix bien distincte, bien reconnaissable : très gutturale et masculine pour Les, emprunte d’une poésie naturelle chez Becky.

On ne change donc pas simplement de fil narratif à chaque chapitre, on ne change pas que de point de vue, on change aussi et avant tout d’écriture, de vision, de façon d’être. Pour aboutir, au final, à une certaine idée de l’osmose et de la paix intérieure une fois que tut est terminé.