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Titre : Géographie zombie, les ruines du capitalisme

Auteur : Manouk Borzakian

Éditeur : PlaylistSociety

A zombie, zombie et demi

Manouk Borzakian est géographe. Il choisit de faire son métier de géographe par un prisme inhabituel mais au demeurant tout à fait et judicieux et passionnant. L’auteur utilise la figure du zombie dans le cinéma pour analyser la géographie moderne à l’aune du capitalisme et de la crise qu’il vit actuellement.

Le zombie est une figure du cinéma qui n’est vraiment apparu qu’à partir des années 70-80 : il reflète donc une crise moderne, contemporaine.

Le statut du zombie relève d’une altération de la qualité d’être humain et renvoie aux angoisses liées à la mort, à la maladie, à la putréfaction des corps. Il est le symbole d’une aliénation physique au choix d’une vision marxiste de l’être humain (aliénation à la société de consommation) ou freudienne (confrontation à l’altérité). En tout état de cause, le zombie est le symbole d’une société capitaliste mort-vivante qui se nourrit de ses propres composantes : le consommateur.

Le cannibalisme des zombies est, pour Jean-Marie Samocki, l’aboutissement d’une humanité renonçant au langage et à la pensée au profit de ses pulsions : « cet être vorace qui s’épuise dans la consommation irrationnelle des marchandises, et de son prochain, comme paradigme de la marchandise. » Il n’y a qu’à voir l’attitude des hordes de consommateurs au moment des Black Friday qui se comportent comme des êtres hypnotisés sans conscience qui se ruent sur les produits comme les zombies se ruent sur la chair fraîche.

La présence du zombie dans la culture renvoie également à la situation qu’elle produit et aux êtres qui y sont confrontés : nous ! Que faire en leur présence ? >Comment réagir ? Quelle solution adopter en fonction de quelle morale ? Faut-il se méfier des autres ? Faut-il s’isoler ? Faut-il abattre les contaminés ?

En opposant l’être humain à l’Autre, la figure du zombie pousse les contemporains à se confronter soit à des êtres qui s’insinuent dans la société des êtres humains, qui envahissent par mimétisme soit à des êtres qu’on peut rejeter. Le zombie renvoie très brutalement aux notions de racisme, de rejet, de peur. « Le zombie trahit la peur renouvelée d’un Autre aussi proche que différent ». Le zombie renvoie donc à la mondialisation et aux interactions culturelles.

Parler des êtres humains amène inévitablement à parler des lieux qu’ils fréquentent. Le zombie impose les notions d’Ici et de Là-bas. Entre les deux : les zombies font office de murs, de remparts. « Ici » peut être une zone double : protégée au plus proche de son épicentre, fragile si on se rapproche des zones infectées par les zombies. Cette géographie oblige l’être humain à choisir, dans le prolongement de l’opposition à l’Autre, entre se murer dans sa zone de protection ou chercher un Ailleurs qu’on espère meilleur, sans vraiment savoir quoi en attendre. Le zombie a accompagné la chute de la notion d’état westphalien (états aux frontières particulièrement marquées, nettes et respectées) face à la montée de la mondialisation qui marque la porosité des frontières.

A un niveau plus individuel, le zombie renvoie maintenant aussi à l’antagonisme entre l’espace privé et l’espace public. Le capitalisme et la merchandisation à outrance a provoqué la disparition de l’espace public : l’invasion des zombies est celle du capitalisme et de la primauté du privé sur le public.

Ce savant mélange se conclut par l’opposition entre le réseau et le territoire. Le réseau, c’est la mise en relation des individus par les lignes (routes, canalisations…) et les nœuds (gares, ports…). Le territoire est la portion de l’espace qu’un groupe ou un individu s’approprie et organise comme son support d’existence. La société moderne force à l’abandon progressive du territoire, pourtant essentiellement constitutif d’une société solidaire et construite sur des bases solides, pour la montée en force du réseau dont la primauté va de paire avec l’individualisme.

Manouk Borzakian maîtrise assurément son propos et, en utilisant la figure du zombie, omniprésente aujourd’hui, que ce soit au cinéma ou au format plus court des séries télé via les Netflix et autres réseaux de diffusion, parvient à rendre intelligible un propos aussi édifiant que clairvoyant et cohérent.

Je ne peux donc que vous conseiller de vous pencher sur cette manière originale de parler avec passion d’un sujet Terre à Terre !