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Titre : A la ligne

Auteur : Joseph Ponthus

Editeur : La Table Ronde

Un point c’est tout

Ces lignes sont inclassables. Ecrites comme un long poème en vers non rimés, sans ponctuation, elles se lisent comme un roman, récit de la vie d’un homme, ouvrier en usine dans les industries agro-alimentaires bretonnes, que rien ne prédestinait à une telle « vie » professionnelle.

Je mets ce mot, vie, volontairement entre guillemets, car il est clair dès le départ que la vie à l’usine, c’est tout sauf une vie. On en est plutôt à la survie : c’est un boulot alimentaire, dans l’alimentaire…, ironie du sort.

Joseph Ponthus et ce livre sont les produits de lignes doubles : celles du livre et celles de production qui vomissent les plats cuisinés, les crevettes apéritives, les poissons panés, les bulots de Noël ou les carcasses de viandes dépecées.

Ces lignes relatent les turpitudes du travail « à la ligne », qui n’a de valeur que pour les chefs qui l’exploitent, jamais pour l’ouvrier. Parmi ces turpitudes, Joseph Ponthus en prend plusieurs en pleine tête, sans y être préparé.

C’est d’abord l’aveu d’échec d’un monde qui n’existe plus que machinalement : le monde ouvrier et la classe qui va avec, la classe ouvrière. Est-ce par l’entremise de son éducation qui ne l’a pas préparé à cela ou est-ce une question de clairvoyance ? Toujours est-il que Joseph Ponthus entrevoit ce que l’individualisme a emporté de la notion d’appartenance à une classe ou, plus grave peut-être encore, le sentiment d’abandon de toute notion de lutte. Il ne s’y trompe pas d’ailleurs, en écrivant son récit uniquement au « Je » de l’individu et en délaissant le « nous » ou le « on » du groupe.

C’est ensuite la prise de conscience de l’absence de temps morts. A l’usine, il n’y a pas de temps, autrement que volé par fragments, pour se reposer, physiquement ou intellectuellement. Aucun temps mort donc non plus dans l’écriture et la lecture de ce récit : à grand renfort d’économie totale de ponctuation, Jospeh Ponthus se prive de respiration et le lecteur aussi par la même occasion. L’ouvrier tue le temps en attendant des pauses qui n’en sont pas vraiment, le lecteur attend les changements de chapitres comme autant de respiration qui n’en sont pas.

On ne reprend jamais son souffle, on ne retrouve pas son haleine, on s’époumone à allumer une nouvelle clope au cul de la précédente qui n’a pas finit de se consumer. L’ouvrier se consume pareillement, petit à petit, à force de tirer sur le corps, à répéter des gestes, mécaniquement, à porter des charges de plus en plus lourdes dans un but de plus en plus abstrait.

On tue le temps comme on peut dans l’usine : par le truchement de l’esprit pour Joseph Ponthus qui tente de s’oublier à travers des chansons (dont les références émaillent le récit) ou par celui de bonbons qu’on se distribue et qu’on laisse fondre sur la langue car un bonbon peut prendre une heure à fondre… on enchaîne alors huit bonbons pour passer les huit heures sur la ligne.

C’est encore la saleté qui s’insinue sur et dans les êtres. L’ouvrier se sent sale à l’extérieur, souillé d’odeur, de sang, de gras, et à l’intérieur, souillé par la honte, l’avilissement et la soumission.

Il y a quelque chose d’homérique dans le récit de Joseph Ponthus et l’écriture en forme de long poème épique n’y est bien entendu pas totalement étranger. Au même titre que les aventures d’Ulysse, celles de Ponthus sont parsemées de dangers (les changements de planning imposés au bon vouloir des chefs et agences d’interim), d’ingratitude (le regard sans humanité des chefs), d’âpreté (la fréquentation des carcasses sanguinolentes) et on sent bien, au fil du récit, que celui-ci ne peut pas avoir de fin, ne peut pas avoir de morale, que cela ne peut pas s’arrêter. Et puis tombent les derniers mots de Joseph Ponthus sous l’œil hagard du lecteur qui peut enfin respirer (ou pas) :

Il y a qu’il n’y aura jamais

Même si je trouve un vrai travail

Si tant est que l’usine en soit un faux

Ce dont je doute

Il y a qu’il n’y aura jamais

De

Point final

A la ligne

Ces lignes à la ligne sont un véritable coup de cœur de cette année 2019. Lisez-le !