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Titre : Le Vampyre

Auteur : John Polidori

Traduction : Arnaud Guillemette

Éditeur : Aux Forges de Vulcain

Vampyre est là !

Attention, ce livre est en fait trois livres en un. Il y a tout d’abord le très court récit qui donne le titre à l’ouvrage. Il y a après la suite que lui a donné un auteur français du nom de Charles Nodier. Il y a enfin une conclusion rédigée par l’éditeur des Forges, David Meulemans, et l’un de ses auteurs, Thomas Spok.

Les trois parties sont aussi intéressantes les unes que les autres. Tout d’abord parce que le récit de Joihn Polidori marque la naissance de la figure du vampire dans ce qu’il a de plus classique et européen : une sorte de dandy étranger qui vient semer son virus dans la bonne société, qu’elle soit anglaise, française, italienne ou autre. Ensuite parce que Charles Nodier reprend de fort belle manière le flambeau pour donner une suite et surtout une fin au récit de Polidori. Enfin, parce que le texte de David Meulemans et de Thomas Spok vient éclairer et mettre en perspective ces deux textes.

Ce dernier vient contextualiser les textes de Polidori et Nodier même s’il ne faut pas être grand clerc pour déterminer que ces deux récits ont les pieds bien encrés dans le romantisme du début du XIX° siècle. Le style, les mots, tout concourt à ne jamais pouvoir se méprendre sur ce point. Ceci étant dit, quand on a dit romantisme, on n’a pas tout dit. Car il est ici bien entendu question de romantisme noir ou gothique.

Les textes jouent, qui plus est, sur la nature qui semble, avec un peu d’avance sur le nature writing, être un personnage à part entière de la narration, agissant en propre et créant une ambiance étouffante. Les nuages sont ainsi « une de ces taches sombres qui, sous les climats plus chauds, se transforment rapidement en masse énorme qui déverse alors sa furie sur le pays voué au malheur » ; le héros est soumis à la vindicte de la nature car « dans ces climats du sud, le crépuscule est presque inconnu ; dès que le soleil se couche, la nuit commence, et il n’était pas allé bien loin que la puissance de l’orage se déversait déjà sur lui, le tonnerre grondait presque sans le moindre répit, et la pluie forte et soutenue transperçait l’abri des feuillages. »

Notre ami vampire y est dépeint comme un aristocrate qui attire la sympathie de ses contemporains hommes, incapables de soupçonner sa félonie et sa « januserie », et séduit ses contemporaines femmes pour mieux les perdre, les soumettre, les plier à sa volonté et les compromettre. Quand les figures masculines, sensées être protectrices, se réveillent et ouvrent les yeux, il est déjà trop tard. Elles semblent tellement impuissantes face à la volonté froide du monstre manipulateur. La force du vampire qui rend les hommes si faibles face à lui réside dans le fait que le vampire n’a rien à perdre et ne craint pas les conséquences de ses actes.

Si le récit de Charles Nodier vient développer l’histoire de Polidori (initialement attribuée à Lord Byron alors que Polidori profite de son histoire pour tacler sévèrement Byron himself en le mettant dans la peau de son vampire…), il le fait de façon un peu répétitive en abusant du même procédé : les précédentes victimes masculines du vampire parcourent le monde pour la traquer et viennent augmenter le nombre des récits des ignominies de la bête immonde.

Au-delà de ces récits de méfaits et de traques, Polidori, principalement d’ailleurs, et selon David Meulemans et Thomas Spok, « tend le miroir à la modernité qui refuse d’y reconnaître son reflet, tout en déclarant irrésistible son envie de l’apercevoir ». Cette image est parfaitement claire et résume la critique sociétale qui se cache derrière les textes de Polidor et de Nodier. On peut ainsi voir dans la figure du vampire le symbole d’une société violente, en crise, aristocratique qui joue sur les différences de classe comme le vampire lui-même joue sur les superstitions, qui manipule ses contemporains pour les essorer au maximum.

Ne trouve-t-on d’ailleurs pas ce qui suit dans les récits précédents les réflexions de David Meulemans et Thomas Spok : « Je ne nierai point l’existence des vampires ; j’ai même vu, à quelques époques de ma vie, des malheurs qui pourraient m’y faire croire ; mais je pense que le crime horrible que signale le vampirisme est plutôt une allégorie dont la morale a de nombreuses applications. Par exemple, un conquérant qui ravage de paisibles contrées, et dont l’ambition insatiable fait verser le sang des peuples ; un fils ingrat et prodigue qui réduit à la misère un père vertueux dont soixante ans de travail avaient assuré la fortune ; une femme qu’on aime et qui, par ses imprudences, aiguise à chaque instant pour nous le poignard de la jalousie ; un roi cruel ; un ami perfide ; un ministre qui trahit la confiance de son maître ; tous ces êtres, fléaux de la société, ne représentent-ils pas le vampirisme ? ».

Mais j’irai encore plus loin (même si on reste assez proche de David Meulemans et de Thomas Spok). Le XIX° siècle a vu éclore une figure du vampire qui a connu un immense succès, qui ne s’est jamais démenti. Le côté volontairement irréel et imaginaire de ce symbole de la société et de ses travers n’est-il pas une construction de la société elle-même qui voit dans son aspect fictif un moyen de s’observer, comme le soulignent David Meulemans et Thomas Spok, mais lui permet aussi, d’un simple claquement de doigt d’ignorer ses propres travers ? Après tout, il suffit de se dire que les monstres n’existent pas pour que tout ce qu’ils représentent disparaisse, de manière totalement artificielle et illusoire.