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Titre : Les heures indociles

Auteur : Eric Marchal

Éditeur : Anne Carrière

Révolution à l’anglaise !

Olympe Lovell. Horace de Vere Cole. Thomas Bellamy. Trois personnages. Londres, début du XX° siècle, 1908 pour être précis quant au démarrage du roman. Une ville. Trois êtres humains, un lieu, trois histoires individuelles et une histoire commune.

A travers ces trois fils narratifs, Eric Marchal s’attaque à la société anglaise post-victorienne pour mieux casser son rapport à la rigidité aristocratique, à son hypocrisie face au mouvement des suffragettes et à son scepticisme, partagé par une grande partie de l’Europe au passage, face aux médecines parallèles telles que l’acupuncture alors que la médecine « classique » est en plein progrès.

Olympe Lovell est une suffragette issue de nulle part qui risque gros pour, non pas pour défendre ses droits, mais simplement acquérir ce qui lui revient, à elle et à toutes les femmes : le droit de vote des femmes. Par leurs actions d’éclats, plus ou moins violents et illégales, les suffragettes tentent de forcer la main du gouvernement et d’obtenir le droit de vote… mais surtout la liberté d’être des êtres humains à part entière.

Thomas Bellamy travaille dans un hôpital où il gère les urgences… et un laboratoire secret où il pratique l’acupuncture. Il a un diagnostic sûr et, à ses heures perdues, vient en aide d’Olympe Lovell à grand renfort d’arts martiaux. Il se bat, avec l’aide de son supérieur, contre les idées reçues sur d’une part les médecines parallèles et d’autre part les « étrangers ».

Horace de Vere Cole monte des canulars à répétition, par souci de la fête et de la dérision autant que pour remuer la société… pour créer la tempête dans un verre d’eau, même si Horace est plutôt du genre à boire des liquides alcoolisés !

Ces trois personnages sont à la fois en fuite et en lutte. Olympe fuit son passé dont on ne sait pas grand-chose mais qu’Eric Marchal dévoile petit à petit. Thomas Bellamy fuit également une partie de son passé emprisonnée quelque part en France et qu’Eric Marchal développe aussi petit à petit. Le seul qui semble plus entier dès le départ est Horace. Les liens qui unissent les trois personnages sont forts : outre leurs luttes et fuites respectives, un lien sentimental puissant unit Olympe et Thomas et une amitié sans faille s’établit entre Thomas et Horace.

On entre dans le récit d’Eric Marchal en se passionnant autant pour l’histoire que pour les personnages que pour le style : une fois ouvert, impossible de se séparer d’eux. Certes Thomas, Horace et Olympe sont peut-être un peu stéréotypés dans leurs perfections respectives. Mais c’est un artifice qu’on lui pardonne facilement dans la mesure où 1/ c’est bien le seul et 2/ tout cela va dans le sens de son récit.

Eric Marchal parvient à inscrire son histoire dans l’Histoire en mêlant habilement les destins particuliers de ses héros avec les faits historiques de premier plan. Certes, les femmes n’obtiendront pas le droit de vote avant de nombreuses années, certes, les méthodes de Bellamy mettront encore du temps avant d’accéder à une certaine notoriété, certes, la société victorienne mettra encore quelques années pour vaciller de son piédestal. Mais tout cela s’inscrit dans une évolution inéluctable de la société, qu’elle soit anglaise ou non, qu’elle soit rapide ou non.

Horace résume assez bien sa propre situation : « … qu’il n’était pas un espion, juste un farceur, un mystificateur, le fou du roi d’une société post-victorienne qui avait besoin d’être secouée, qui avait besoin de poésie et de rêve. » Mais cette maxime s’appliquerait aussi bien à Olympe ou à Thomas. Olympe n’est pas subversive, elle ne souhaite que le respect dû à un être humain, même si cela doit signifier de renverser la société anglaise. Thomas apporte un autre point de vue que ce soit sur la médecine ou sur le regard que la société porte sur les personnes d’origine étrangère. Ils provoquent un changement de la société.

La période ouverte par Olympe, Thomas et Horace est de celles qu’on peut appeler d’indocile, tout comme les héros d’Eric Marchal le sont aussi, indociles. Le laisser-faire, le laisser- aller, la passivité… autant de crimes par omission (ou soumission) commis par la bonne société anglaise.

Une vraie belle merveille que ce roman !