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Titre : Le dernier thriller norvégien

Auteur : Luc Chomarat

Éditeur : La Manufacture de Livres

Fiction réelle ou Réalité fictionnelle ?

Delafeuille est un éditeur parisien. Il possédait précédemment une maison d’édition qu’il a revendue pour intégrer une maison spécialisée polars. Il est justement en route pour le Danemark où il doit rencontrer Olaf Grundozwkzon (l’auteur a dû abuser du copier/coller en écrivant son livre !) pour lui soutirer, contre deux autres émissaires de l’édition française, le contrat de publication de son dernier thriller norvégien en date.

Mais Delafeuille se rend vite compte que le manuscrit qu’on vient de lui déposer à son hôtel n’est ni plus ni moins que le récit de ce qu’il vit en ce moment même ! Et il va se retrouver directement mêlé à l’histoire de ce thriller aussi gore que sexuellement explicite que totalement barré puisque Delafeuille va être secondé par Sherlock Holmes himself !

Vous me demanderez, à juste titre parce que vous êtes des lecteurs avertis mais un poil rapidement parce que vous êtes des êtres impatients : mais où donc vient se nicher l’originalité dans tout cela ?

Tout simplement (figure de style qui consiste à abuser le lecteur en lui faisant croire que s’il ne comprend rien à ce qui suit, c’est entièrement de sa faute et certainement pas de celle du rédacteur de ce billet si tant est que ce soit bien moi) parce que Delafeuille est un personnage fictif qui croit mordicus qu’il est un personnage réel. Alors que Sherlock Holmes a tout a fait conscience d’être un personnage de fiction… dans un monde réel. Tout en étant, tous deux, victimes des décisions scénaristiques prises par Olaf Grundozwkzon (je viens de faire un copier/coller pour imiter l’auteur) dans son récit de fiction (qui est donc une fiction dans la fiction, vous suivez, concentrez-vous un peu !) qui influencent les faits et gestes des personnages que sont Delafeuille (personnage réel de la fiction, et c’est bien vous qui êtes fou, pas moi) et Holmes (personnage fictif de la fiction (c’est bon, vous avez pris votre aspirine ?).

Tout le talent de Luc Chomorat est de parvenir à créer une sensation permanente de vertige et d’instabilité chez ses personnages qui se répercute sur le lecteur, sans cesse en train de se demander s’il n’est pas lui-même un personnage de fiction. L’auteur se pose ainsi en démiurge qui manipule ses personnages en leur faisant faire tout et n’importe quoi tout en reportant cette responsabilité sur l’auteur fictif Olaf Grundozwkzon (copier/coller bis repetita). L’auteur Olaf Grundozwkzon (copier/collet ter repetita) est la marionnette de l’auteur Luc Chomorat qui n’en est pas moins le marionnettiste de Delafeuille, d’Holmes et des autres protagonistes. Quand je vous disais que vous risquiez d’avoir le vertige… La question reste alors de savoir qui manipule Luc Chomorat ?

L’exercice de style choisit par l’auteur aurait pu être in vrai traquenard et aurait pu tourner au fiasco. Luc Chomorat assume parfaitement son par(t)i pris que ce soit dans la foule des références littéraires, que ce soit dans le détournement qu’il fait des codes associés à ces références, que ce soit encore dans les jeux qui’il crée autour des incohérences et autres impossibilités narratives que seule la fiction autorise. Luc Chomorat maîtrise parfaitement sa narration et n’en perd jamais le fil ni ne perd jamais le lecteur, ce qui aurait pu être le cas à chaque coin de page.

En faisant en sorte que tout soit à double sens, ouvert à double interprétation, Luc Chomorat investit le lecteur du seul pouvoir qu’il détient en vérité : celui d’interpréter le texte comme il veut ou comme il le peut. L’auteur force ainsi le lecteur à s’interroger d’une part sur les codes plus ou moins imposés par le monde de l’édition sur la littérature blanche ou la littérature noire, pour ne reprendre que ces cases-là, et d’autre part sur le rôle de la littérature et du rapport du lecteur avec les récits, les personnages et les auteurs et donc sa confrontation au réel et à la fiction.

Tout simplement brillant, pour paraphraser un autre chroniqueur célèbre ! Je rajouterai « édifiant »… et je ne peux aussi que vous reconseiller d’aller lire « Un petit chef d’œuvre de littérature » du même auteur.