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Titre : La petite fille que j’ai tuée

Auteur : Ryô Hara

Traduction : Dominique et Frank Sylvain, Sacko Takahashi

Éditeur : Atelier Akatombo

Un privé au pays du soleil levant

Que voilà un livre étrange… D’abord parce qu’il vient de chez Atelier Akatombo qui a lancé sa collection de polars japonais il y a peu et qui fait un beau travail éditorial. La catalogue n’est pas encore pléthorique mais il s’étoffe avec de bons romans comme l’est celui-ci. On pourra peut-être regretter que l’Atelier publie ce second volume écrit par Ryô Hara quand le premier volume est traduit chez Picquier mais… indisponible pour l’instant. Vous me direz que je n’avais qu’à m’y intéresser avant ! Je vous rétorquerai que nul ne peut être parfait (surtout pas moi).

Maison d’édition fondée par Dominique Sylvain, par ailleurs auteure de polars dont l’un se déroule au Japon, et son mari, Frank, ce sont également eux, parfois secondés, qui se collent aux traductions.

Le héros récurrent de Ryô Hara est un détective privé, Sawasaki, qui se retrouve à la tête de son agence d’enquête suite à la fuite de son associé, ancien policier qui s’est fait la malle avec l’argent d’une enquête criminelle et a, accessoirement, fait la nique à un pan de la mafia locale. Sawasaki se trouve impliqué dans une affaire d’enlèvement d’enfant, une surdouée du violon, est plus ou moins forcé de convoyer la rançon qui n’arrivera jamais à son destinataire ce qui entraînera la mort de la petite fille.

Sawasaki ayant la très nette conviction de s’être fait manipulé, il continue à enquêter, recruté en parallèle par l’oncle de la petite fille qui souhaite innocenter officieusement se propre progéniture.

Comme souvent, la vérité se terre derrière es faux semblants. Dans cette histoire, personne n’a les mains propres et tout le monde cache un secret, plus ou moins gros, plus ou moins mobile potentiel, et bien entendu tout le monde a un alibi.

Ryô Hara ne cache pas les grandes figures qui ont prédestinées Sawasaki à être le genre de détective qu’il est. Au premier rang de ces références littéraires, on retrouve évidemment Philip Marlowe. Sawasaki est le pendant oriental, trait pur trait, de cet archétype du détective : alcoolisé, bagarreur, persévérant, ayant piètre opinion d’un peu tout ce qui sort de son propre monde, Sawasaki est un enquêteur teigneux qui n’en fait qu’à sa tête. Ajoutez à cela son côté très détaché des vicissitudes de la vie et un caractère propice à l’auto-critique cynique et vous avez un personnage haut en couleurs mais attachant.

Cette filiation issue de la figure américaine du détective peut, pour le coup, déstabiliser un lectorat non prévenu. En effet, ce mélange de style entre un personnage aux codes américains et une histoire aux codes japonais peut étonner, déranger, dérouter. Mais c’est finalement là que réside tout l’intérêt de cette histoire. Outre le fait de replonger dans une période, années 80-90, où Montant était père sur le tard (la référence y est noir sur blanc) et où les téléphones portables n’existaient pas.

Bref, cette enquête à tiroirs, qui mélange des formes classiques (dans le sens où elles sont connues d’un lectorat occidental) et d’autres beaucoup moins (dans le sens où elles sont essentiellement connues d’un lectorat asiatique et peuvent surprendre le lectorat occident), se révèle une lecture très prenante et le lecteur se pique de vouloir voir les coupables sanctionnés… si tant est que l’histoire révèle un véritable coupable !

Et effectivement, le sens moral, ici, comme le porte aux nues la société japonaise, peut prévaloir sur le sens de la justice. L’honneur passe avant toute chose et peut faire passer bien des choses barbares pour normales et compréhensibles. Cette conception de la société peut être troublante pour nous lecteurs occidentaux dans la mesure où la soif de justice est tout aussi présente que dans nos sociétés mais la traduction en justice n’intervient qu’à partir du moment où l’honneur est entaché publiquement. Qui plus est, l’honneur au Japon n’est pas un concept individualisé : le déshonneur ne touche jamais qu’une seule personne mais c’est bien toute la famille, au sens le plus élargi du terme, qui en est éclaboussée. Cette histoire ne déroge pas à ces principes d’honneur et de justice, aussi particuliers soient-ils !

On retrouve donc une chaîne de responsabilités qui fait de tout le monde un faux coupable et de personne un vrai responsable : chaque protagoniste à sa part de responsabilité et ce sont toutes celles-ci mises bout-à-bout qui créent la tragédie. Sawasaki, comme le montre le titre, n’est pas le dernier à se trouver impliqué plus qu’il ne l’aurait souhaité dans cette affaire.