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Titre : Une bête au paradis

Auteur : Cécile Coulon

Éditeur : L’Iconoclaste

Un paradis infernal

Cette histoire est avant tout une histoire de la terre. La terre nourricière qu’Emilienne entretient à la seule force de ses mains calleuses pour la léguer à sa petite-fille, Blanche. Blanche a perdu ses parents dans un accident de voiture. Elle vit avec Emilienne qui prend aussi soin de Gabriel, le frère de Banche, et de Louis, jeune garçon battu par son père dans le silence de sa mère, recueilli par Emilienne.

Blanche est une enfant que le temps et la terre ont façonné en une magnifique jeune fille qui, au grand dam de Louis, tombe sous le charme d’Alexandre, jeune homme plein d’ambitions, dévorées littéralement par elles.

Blanche et Alexandre vont vivre une passion aussi intense que destructrice pour Blanche qui vit les projets d’études, et donc d’éloignement, d’Alexandre comme une trahison.

Si Alexandre est détruit de l’intérieur par ses ambitions, au premier rang desquelles faire mieux que ses parents qui végètent dans une sorte d’immobilisme social médiocre, plus fortes que son amour pour Blanche, cette dernière est également tiraillée entre la terre de sa famille, la ferme du Paradis, et son amour pour Alexandre. L’ambition de l’un et l’attachement à la terre de l’autre les poussent autant vers l’avant qu’ils les font passer à côté de leurs vies : un foyer d’amour pour Alexandre mais au prix d’un renoncement à sa carrière et une vie d’amour pour Blanche mais au prix d’un renoncement à sa terre.

Les racines de Blanche, celles de la couverture qui sont aussi les branches du vieil arbre qui trône dans la cour de la ferme, sont tellement ancrées dans la terre défendue par Emilienne, qu’elles dressent des barrières invisibles contre tout ce qui pourrait la pousser à délaisser cette terre, d’un côté forcément nourricières et d’un autre côté férocement aliénantes.

Blanche passe tout au prisme du Paradis et tout ce qui n’est pas du côté du Paradis est contre le Paradis par définition. En dehors du Paradis, point de salut. Point de vie non plus. C’est tout le paradoxe des personnages du roman, à la singulière exception de Gabriel qui est le seul à parvenir à s’extirper de cet enfer terrestre (car cela en devient un par l’enfermement qu’il symbolise et devient au fil des pages pour les autres personnages) et à trouver le salut en dehors de cet enclos sclérosant.

La sclérose se fait à l’insu des autres personnages : Emilienne et Blanche ne voient qu’à travers le prisme de la terre familiale et n’ont pas la lucidité pour comprendre et anticiper ce qui se déroule sous leurs propres yeux et Louis, tout amouraché qu’il est de Blanche, ne voit qu’à travers le prisme de la défense et de la protection de Blanche et donc de la terre dont il ne peut pas non plus se détacher.

Alexandre, lui, fuit bien cette terre, comme il fuit son enfance, ses parents, son rang social. Pour mieux y revenir une douzaine d’années plus tard. Le retour d’Alexandre marque le début de la seconde partie du récit et l’histoire de la seconde trahison d’Alexandre. On ne sait pas quelle forme elle va prendre mais on sent tout de suite, de façon évidente, que ce retour n’est pas innocent, qu’Alexandre manque de sincérité et que le jeune homme qu’il fut e faisait que préparer le chemin à l’homme qu’il est devenu.

Il y a dans ce récit de Cécile Coulon une dualité présente à chaque phrase à chaque paragraphe, à chaque scène. Il y a une clarté dans ce récit qu’on ne trouvait pas autant dans ses précédents livres. Pourtant le drame, la noirceur et la violence se nichent aussi dans tous ces événements relatés par Cécile Coulon. Parce que la vie est un concept complexe qui mêle à la fois les moments de joie et de bonheur aux moments plus tragiques comme s’ils étaient indissociables les uns des autres, comme les deux côtés d’une même pièce.

Mais Cécile Coulon reste Cécile Coulon : la folie de son histoire finit par éclater et prendre le dessus sur la sensation de sérénité qu’avait instaurée la première scène du livre. A l’ambiance très différente des précédents récits de Cécile Coulon, celui-ci délivre une nouvelle facette de l’auteur, peut-être plus intime, peut-être plus proche de la vie tout simplement. Nouvelle pépite !