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Titre : L’incivilité des fantômes

Auteur : Rivers Solomon

Traduction : Francis Guévremont

Éditeur : Aux Forges de Vulcain

If there’s something strange in your space neighbourhood, who you gonna call ?

Le moins que l’on puisse dire est que Rivers Solomon plonge directement ses personnages et ses lecteurs dans le vif du sujet. Elle ne laisse aucun temps mort, aucune mise en bouche. Aster, jeune femme noire, de « basse extraction sociale », est passagère sur le Matilda, un vaisseau spatial qui a fuit la Terre, plongé dans une apocalypse écologique dont on ne sait pas grand-chose. Le vaisseau errer dans l’espace à la recherche d’un havre de paix accueillant pour les survivants de l’humanité.

Cette humanité, dont on aurait pu croire que les errements du passé, sociologiques, sociétaux, écologiques…, auraient forcé en quelque sorte les survivants à passer outre ces erreurs pour éviter de les reproduire, fait exactement le contraire et recrée dans le vaisseau spatial l’organisation qui avait cours sur Terre. Les minorités d’alors (issues des couleurs de peau, des orientations sexuelles, des origines sociales et/ou financières, les deux allant souvent de paire) restent les nouvelles minorités, le pouvoir reste au main d’une oligarchie blanche.

Les minorités souffrent des mêmes maux, des mêmes carences : malnutrition, froid, pénibilité du travail, harcèlement des forces de l’ordre au nom d’un pouvoir autoritaire…

Les motivations d’Aster sont clairement énoncées dès les premières pages. Elle n’a qu’une idée en tête : détruire l’ordre social en place quitte à passer les « Hauts-Pontiens » par les armes si nécessaire. Histoire de renforcer sa motivation et sa place des cette narration, Aster, dont la mère est morte mystérieusement, n’est pas sans avoir des relations particulières avec certaines personnes proches du pouvoir : en but au harcèlement de ce que l’on pourrait considérer comme le numéro 2 à bord du Matilda, elle est soutenue par le frère de celui-ci, chirurgien de renom du vaisseau.

Avec l’aide de Giselle, qui s’aventure au plus près des précipices de la folie, manquant d’entraîner Aster avec elle, cette dernière va petit à petit décrypter les messages laissés derrière elle par sa mère, comprendre le fonctionnement du vaisseau et surtout découvrir ce que sa mère avait trouvé et qui pourrait représenter la sauvegarde de l’humanité.

Aster est un esprit rebelle et libre qui n’accepte pas l’oppression blanche perpétrée à grands renforts de violences policières, de privations et de brimades. Elle est à l’origine de la révolte qui finit par déborder à force de répressions de plus en plus sanglantes et surtout injustes.

Le roman de Rivers Solomon aborde, sans fard, les questions du racisme, de la ségrégation, du rejet. En inscrivant son récit dans un lieu clos, un vaisseau spatial, ne possédant par définition aucune échappatoire possible, elle renforce les tensions liées à ces problématiques sociales et, qui plus est, laisse penser qu’aucune solution positive ne peut en surgir.

Pourtant, Aster n’abandonne jamais : ni son combat contre l’ordre établi ni sa recherche d’un avenir pour elle et pour les survivants du vaisseau.

A travers un schéma ultra-classique, à la limite du convenu – un vaisseau spatial qui fuit la Terre après une catastrophe écologique, emportant dans ses entrailles ce qui reste de l’humanité, reconstituant à son bord les systèmes raciaux et sociaux qui prévalaient sur Terre –, Rivers Solomon montre qu’il existe toujours une lueur d’espoir, une possibilité de s’en sortir mais que celle-ci ne passe pas par l’individualisme. La fuite d’Aster n’en est pas une : elle se fait au nom de tous les passagers du Matilda. Elle est la lumière au bout du tunnel.

Ironiquement, cette lueur mène au point de départ du Matilda, là où tout a commencé, là où tout pourra recommencer. L’histoire est ainsi cyclique et rien ne permet de savoir à l’avance si le retour en arrière géographique s’accompagnera d’un retour en arrière en terme d’organisation sociale et raciale ou si, au contraire, d’une prise de conscience salutaire pour que les mêmes causes ne reproduisent pas les mêmes conséquences.

L’humanité est-elle capable d’apprendre de ses erreurs ? Rivers Solomon n’y répond pas clairement. Mais elle a très fortement envie d’y croire… Et elle fait passer son message en distillant toute une série d’émotions antagonistes parmi lesquelles l’amour, la haine, la révolte, la soumission, la passion, le volonté, l’abnégation ou l’abandon. Rivers Solomon souffle le chaud et l’effroi.