Étiquettes

, , , , , , , , ,

Titre : Torrentius

Auteur : Colin Thibert

Éditeur : Editions Héloïse d’Ormesson

Anti-conformiste

Johannes Van der Beeck alias Torrentius est un peintre hollandais qui a vécu fin XVI° début XVII° siècle. Sa vie est à l’image de sa peinture : à double facette. En terme de talents artistiques, il est connu pour ses natures mortes et ses gravures pornographiques, les premières produites sous le pseudonyme de Torrentius et les secondes, réalisées et vendues sous le manteau, signées des initiales VDB.

Sa peinture possède deux facettes, sa vie est donc à double tranchant. Les natures mortes lui apportent un certain renom et des appuis hauts placés qui le protègent des manigances pudibondes de ses adversaires puritains qui ne se doutent pas de ses productions licencieuses mais haïssent ses prises de positions peu orthodoxes de bon vivant, de profiteur de la vie et de la chaire, de quelqu’un qui n’en a rien à faire du qu’en-dira-t-on.

En 1627, se tiendra le procès de Torrentius, accusé par le bailli Velsaert de blasphème. Le procès se fait clairement à charge, le prévenu risquant jusqu’au bûcher dans un pays conduit par des hommes aveuglés par leur foi. Torrentius n’est d’ailleurs pas un athée ou un agnostique : il croit en Dieu. Il a simplement le malheur de ne pas croire dans la même idée de Dieu que celle véhiculée par les prédicants. Si Torrentius a une parole libre, critiquant ouvertement une certaine conception de la religiosité, ce n’est pas Dieu ou la religion qu’il combat mais les prédicants eux-mêmes. Colin Thibert lui fait ainsi dire que « les prédicants ont inventé un Dieu à leur image ! Aigri, sévère, très loin de la vie ! Dieu, c’est mille fois plus grand, mille fois plus beau, mille fois plus merveilleux ! Dieu est partout ! ». En se mettant sur la route des prédicants, il leur oppose sa conception de Dieu et donc sa propre conception de la vie.

Pour Torrentius, il n’est pas question d’abuser, il est question de profiter, de vivre, de faire du carpe diem un véritable credo. Il choque ses adversaires parce qu’il s’en prend directement à eux, qu’il les critique en tant qu’hommes alors qu’ils se veulent au moins aussi saints que le Dieu qu’ils tentent d’imposer. Finalement, le vrai blasphème est là : ne pas penser qu’ils sont à l’image de Dieu mais que Dieu est à leur image.

Mais en renversant le paradigme et en l’imposant, les prédicants vont laminer Torrentius. Physiquement d’abord, en le soumettant à la torture pour lui faire avouer son blasphème, ce qu’il refusera de faire, en payant le prix en ressortant handicapé des séances de question. Moralement ensuite, en condamnant ses œuvres et son matériel à être brûlés en place publique dans un autodafé assassin, les prédicants se vengeant sur son œuvre de ne pouvoir brûler l’homme directement.

Colin Thibert, à travers cette figure qui pourrait être campée par un Depardieu excessif, fait resurgir l’obscurantisme d’une époque et d’une région mais montre aussi ce que la religion peut produire d’aveuglements, peut produire d’extrémistes estimant détenir non pas une vérité mais la vérité, détenteurs de la seule interprétation possible d’un dogme.

Le récit qui suit la disparition de l’œuvre et du matériel de Torrentius (il ne reste aujourd’hui plus qu’une seule nature morte de Torrentius, aucun autre tableau n’ayant survécu) sont l’occasion pour Colin Thibert d’écrire de merveilleuses pages sur le lien qui existe entre un peintre et ses œuvres et sur la part d’âme et d’humanité que le peintre transmet à celles-ci : détruire les œuvres, c’est détruire le créateur, pour continuer à filer la métaphore religieuse. A telle enseigne que Torrentius, sauvé par le roi d’Angleterre auprès duquel il partira en exil, ne peindra plus jamais.