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Titre : L’homme-dé

Auteur : Luke Rhinehart

Traduction : Francis Guévremont

Éditeur : Aux Forges de Vulcain

Si je fais 1-2-3, nous irons aux bois, si c’est 4-5-6, nous irons cueillir des cerises

Un homme, Luke Rhinehart, psychanalyste de son état, découvre le pouvoir des dés : désormais, ce sont eux qui décideront de l’orientation de sa vie autant personnelle que professionnelle. Il place sa vis sous la bannière de l’obéissance aveugle aux décisions des dés.

Mais que décident-ils réellement ? Ni plus ni moins que sur la base des choix sélectionnés par le lanceur lui-même… ni plus ni moins qu’avec les pourcentages de risque/de chance que le lanceur lui-même prend.

Le pouvoir des dés est donc particulièrement circonscrit aux décisions préalables du lanceur qui conserve son libre-arbitre de coucher ou non un choix sur le papier. C’est là qu’intervient la théorisation de sa méthode par Luke Rhinehart à laquelle il est forcé de procéder devant ses pairs et collègues. Il part d’un double constat.

Tout d’abord, il pose le principe qu’en tout être humain persiste une zone d’incertitude dans le sens où il persiste toujours une part intime d’un être humain qui n’est pas dédiée à 100 % à la réalisation d’une volonté. Si quelqu’un veut foncièrement faire quelque chose, il existe toujours une petite part de cette personne qui aspire à ne pas le faire. Les dés peuvent donc résoudre cette discussion interne si tant est que la personne couche sur le papier les deux options contraires. Quitte à proposer aux dés des options qui peuvent paraître amorales, illégales… Les dés ne sont pas là pour rendre la vie du lanceur plus facile.

Ensuite, Luke Rhinehart, en tant que psychanalyste, établit sa méthode thérapeutique sur le fait que les individus « malades » au sens psychanalytique le sont parce que plusieurs personnalités s’affrontent en eux et que la thérapie classique ne vise qu’à frustrer une personnalité unique, jugée plus acceptable que les autres, en brimant toutes les autres. Sa thérapie par les dés poursuit donc le but inverse en permettant aux patients de vivre alternativement toutes leurs personnalités… voir même d’endosser des personnalités qui ne sont pas les leurs.

Ces deux notions mélangées forment un cocktail détonnant où la culpabilité de l’individu n’a plus cours : il n’y a plus aucune barrière, plus aucun garde-fou, plus aucune protection. Luke Rhinehart et ses dés deviennent alors un danger pour la société dont il pourrait saper les fondements même d’une vie communautaire stable. Là où Luke Rhinehart ne voit qu’une étincelle de liberté, une manière de combattre des inhibitions et des frustrations, la société voit une étincelle d’anarchie et de chaos qu’elle juge inacceptable.

Pour un lecteur « classique », personnalité banale, vie banale, vie familiale, bref mettez-y tout ce que la société classe dans la catégorie « normale », l’attitude de Luke Rhinehart parait clairement comme erratique, ubuesque. Moi le premier… combien de fois me suis-je dit que ce type était fou, demeurait aveugle au malaise qu’il pouvait provoquer, au pas de côté qu’il se faisait lui-même faire par rapport à sa femme, à ses enfants, à ses amis, à ses collègues ou à ses patients.

En tant que lecteur, on se met donc à réfléchir à ce que représente la normalité, en tout cas, à ce que représentent nos propres normes à nos yeux et le regard que l’on peut avoir sur les normes d’autres personnes, allant à l’encontre des nôtres. Finalement, personne ne détient une vérité absolue de normalité. Reste alors tout de même la question de la moralité des agissements de chacun. Si on est prêt à accepter, si ce n’est intégrer, les normes des autres dans notre propre système de pensée, qu’est-on prêt à accepter qui aille à l’encontre de notre propre idée de ce que la moralité réprouve ou non ?

Au-delà de ces considérations « éthiques », dirons-nous, Luke Rhinehart, l’auteur, jour avec Luke Rhinehart, le personnage. Cette homonymie place le récit sous la lumière de l’auto-fiction sans démêler la part de vrai de la part du faux. Petit à petit, un doute prend forme dans l’esprit du lecteur. Ce livre est-il l’œuvre d’un Luke Rhinehart, auteur, ayant trouvé une idée brillante, ou l’œuvre de Luke Rhinehart, personne, dirigé dans son écriture par les dés ? Et à l’intérieur de ce récit, quelle est la part de véracité et de mensonge ? Quelle est la part de livre arbitre de Luke Rhinehart, auteur ou personnage, face aux décisions des dés ? Et moi, ai-je rédigé ce billet avec ou sans lancer de dés ?…