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Titre : Toutes blessent, la dernière tue

Auteur : Karine Giebel

Éditeur : Pocket

Ad mortam aeternam

Cette chronique sera une chronique dite du « Oui… mais… ».

Le livre suit deux voies à travers deux voix. De façon assez classique mais toujours efficace pour faire monter la tension, Karine Giebel déroule une première pelote pour nous raconter la vie de Tama, à partir de ses huit ans et de son arrivée en France. En posant les pieds sur le sol français, Tama, dont ce n’est pas le vrai prénom, est encore plaine d’espérances : venue d’outre-méditerranée, elle rêve d’école, de chance, de travail. Du travail elle en aura, elle n’aura même que cela : achetée en Afrique, elle est abandonnée à son triste sort aux mains d’une famille d’un milieu social favorisé pour être leur esclave. Enfermée, séquestrée, exploitée, violentée, brimée, la vie de Tama n’est qu’une longue et interminable descente aux enfers. Les sévices dont elle est victime sont sans cesse plus atroces, sans arrêt plus brutaux, sans fin.

Karine Giebel déroule une seconde pelote dans laquelle se croisent les routes de Gabriel, sorte d’ermite qui se révèle une sorte de tueurs à gage pour autant qu’on essaie assez naturellement de mettre les personnages dans des cases et que l’auteur se garde bien de nous dévoiler ses motivations ou les raisons qui le poussent à tuer ses cibles. Gabriel recueille, malgré lui, une jeune femme dont le corps est marqué de sévices pour le moins impressionnants et forts nombreux. La jeune femme, qui plus est, a perdu la mémoire suite à un accident de la route.

Karine Giebel se montre diablement efficace et minutieuse pour raconter et décrire l’esclavagisme subit par Tama, à son corps défendant. Peut-être un peu trop d’ailleurs. En effet, elle passe plus de 300 pages à aller toujours plus loin dans le glauque, dans l’atroce, dans l’immonde. Les chapitres narrant la lente descente aux enfers de Tama sont détaillés, plus longs que les passages évoquant la vie de Gabriel et de sa « prisonnière » involontaire. Gabriel vit en ermite depuis quelques années, il est avare de paroles et les chapitres sont donc plus ramassés. Les chapitres abordant l’histoire de Tama jouent avant tout sur la pitié engendrée auprès du lecteur par tout ce qu’elle subit.

Force est de constater que plus on sombre dans la violence quotidienne dont Tama est victime et plus on sature. C’est après tout le but recherché par Karine Giebel, au risque d’en faire trop… beaucoup trop…

Pour compenser tout cela, elle offre à son personnage central un moment de répit que l’on sait inévitablement appelé à ne pas durer éternellement. Le personnage doit passer par tous les sentiments : espoir, désespoir, espoir pour mieux retomber plus bas encore dans le désespoir.

Cette surenchère qui se veut un plaidoyer contre l’esclavage en provoquant le lecteur jusqu’à l’écoeurement ne fonctionne que jusqu’à un certain point qui, selon le lecteur, peut provoquer l’écoeurement plus ou moins rapidement. Est-elle donc si indispensable pour comprendre ce que veut dire l’auteur ? Je ne nie pas le fait que Karine Giebel puisse se livrer à un compte rendu exhaustif de ce que la réalité de l’esclavagisme moderne recouvre. Je me dis qu’elle pouvait ne pas aller aussi loin pour attirer toute la sympathie du lecteur sur Tama, d’une part, et sur Izri, personnage masculin, figure du grand banditisme mais figure protectrice aussi de Tama.

Karine Giebel a besoin de provoquer cette empathie pour Tama et donc indirectement pour Izri. En effet, ce dernier, pour protecteur qu’il soit de Tama, la sortant de la fange dans laquelle ses « employeurs » successifs (elle ne touche aucun salaire) et la propre mère d’Izri la maintiennent, n’en est pas moins violent et brutal envers Tama, au nom de l’amour qu’il lui porte mais qui arbore le masque de la jalousie. Il y a donc comme une confusion des sentiments dans le sens où les rares bonnes choses qui arrivent à Tama découlent de sentiments pervers et débouchent sur de nouvelles turpitudes.

Il règne donc un sentiment bizarre qui met le lecteur mal à l’aise tout au long de cette histoire. Sans parler du fait que Karine Giebel ne fait preuve d’aucune mansuétude envers ses personnages, que ce soit ceux qui ont souffert ou ceux, tout de même, qui se sont comportés en bourreaux. C’est donc, au final, une lecture aussi ambiguë que mitigée sans que je puisse vraiment trancher sur le fait que ce soit plus positif que négatif.