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Titre : Le bal des ombres

Auteur : Joseph O’Connor

Traduction : Carine Chichereau

Éditeur : Rivages

To be or not to be a writer

1878. Londres, époque victorienne. Bram Stoker, futur auteur de Dracula quitte son Irlande natale pour rejoindre la capitale anglaise et monter, avec Henry Irving, acteur shakespearien, puis plus tard Ellen Terry, actrice de renom, le théâtre du Lyceum.

Tout le récit tourne autour de ces trois personnages, de leur relation particulière, de leurs actes, du lieu où ils se déroulent, de leurs rencontres. Ce sont tous ces éléments, certains fortuits, d’autres induits par ce qu’ils sont, qui vont mener Bram Stoker à devenir l’homme et l’écrivain qui sera. Ce roman nous emmène sur les traces de la création de Dracula, de façon « fictionnesque », de manière romanesque. On y croise Mina, on y côtoie Harker, par des biais plus ou moins détournés.

Pour autant que les sources de la créativité de Bram Stoker ne soient pas stricto senso celles relatées par Joseph O’Connor dans son récit, celui-ci interroge l’acte de création lui-même : où l’auteur puise-t-il son inspiration ? Quelle est la part de lui-même, ou de la vie des autres, qu’il intègre à son récit ? Sous quelle forme, réelle ou détournée, va-t-il les utiliser ? Comment cet acte peut-il rejaillir sur et surgir dans sa vie personnelle ?

Et puis il y a l’ambiance de ce Londres victorien que Joseph O’Connor installe particulièrement bien. Alors, oui, c’est un Londres littéraire, un Londres théâtral, un Londres qui n’est pas le Londres le plus populaire mais qui bénéficie d’une aura qu’il n’a peut-être plus atteint depuis lors. Mais, justement, Joseph O’Connor assume son rôle de « témoin », indirect bien entendu, d’une époque dont on se demande s’il n’aurait pas souhaité y vivre plutôt que de vivre aujourd’hui. Il y a une forme de nostalgie qui parcourt les pages de ce livre. Joseph O’Connor évite pourtant de sombrer dans la tristesse la plus sombre : comme si cette période pouvait en fait renaître de ses cendres et si Joseph O’Connor était son prophète…

Et puis, pour finir, il reste trois portraits de figures fortes et emblématiques de l’époque. Le premier de ces personnages est Henry Irving. Il tient un rôle central de catalyseur : c’est lui qui lance la création du Lyceum, réunit les deux autres personnages autour de sa présence et entretient l’étincelle avec son exubérance, ses exagérations sans borne, les folies théâtrales qu’il imagine.

Le second de ces personnages est Ellen Terry : la pendant féminin d’Henry Irving. Si le dernier nommé attire les lumières sur lui par ses extravagances répétées, Ellen Terry aspire le regard des spectateurs, les hommes par envie de sa beauté, les femmes par jalousie.

Et puis il reste Bram Stoker. Son caractère plus effacé par rapport à Irving et Terry semble le prédestiner à se laisser porter par ses acolytes. Mais c’est cette discrétion qui fait toute la force de Stoker. Cette vie en retrait, dans l’ombre d’Irving et de Terry, presque par procuration théâtrale, lui autorise toutes les autres folies dont celle d’écrire.

Ce roman rassemble ainsi plusieurs intérêts : une période et une ambiance parfaitement décrites par l’auteur, des personnages qui s’opposent et se complètent et dont la psychologie est finement ciselée. Belle découverte et belle inventivité de l’auteur vis-à-vis des sources d‘inspiration de Stoker.