Étiquettes

, , , , , , , , , ,

Titre : Terra Ignota – Tome 1 – Trop semblable à l’éclair

Auteur : Ada Palmer

Traduction : Michelle Charrier

Éditeur : Le Bélial

Trop semblable à l’éclair… de génie

Force est de constater que décréter que ce livre est un chef-d’œuvre n’est pas un euphémisme tout comme le fait de dire que rédiger un billet à son sujet en est un autre, tout aussi grand. Je vous accorde que la notion de chef-d’œuvre reste quelque chose de très subjectif mais il y a dans ce récit une ambition affichée et, chose qui ne va pas de soi, remplie.

L’histoire se situe en 2450 dans un monde profondément bouleversé par rapport à ce que nous connaissons aujourd’hui, êtres égocentriques de comparaisons que nous sommes… Tout d’abord les états-nations ont disparu de leur belle mort en même temps que les notions et concepts de religions. Ces derniers ont engendré la haine et la guerre. La société ne s’en est remise qu’en avançant sur le concept des « ruches » qui s’organisent autour d’affinités et non de nationalités ou d’appartenances religieuses.

Au sein de cette nouvelle organisation sociétale, chaque année, sont publiées des listes des personnalités les plus influentes : les listes des Sept-Dix (les sept et dix personnes les plus influentes). Ces listes font et défont certains destins. Or, cette année, une liste a été volée, à l’aide d’un dispositif brouillant les localisations, et retrouvée au sein du bash (sorte de cellule « familiale » qui ne se borne pas aux seuls liens du sang) Saneer-Weeksbooth, responsable de la gestion mondiale du flux de voitures. Manœuvre de déstabilisation à grande échelle ? Tentative de renversement des ruches ? Opération de vengeance ?

Mycroft Canner, ancien criminel « reconverti », se retrouve mêlé à l’enquête alors qu’il tente par tous les moyens de cacher au monde entier en général et aux grands de ce monde en particulier, l’existence d’un enfant doté de pouvoirs à même de faire renaître de ses cendres le concept de messie.

Si vous vous dites que j’en ai trop dit, trop fait, trop dévoilé sur l’histoire, dites-vous qu’il n’en est rien mais qu’il me fallait vous mettre un peu dans l’ambiance.

Ada Palmer parvient à entremêler plusieurs histoires sans perdre son lecteur, ce n’est déjà pas un mince exploit. Il y a bien entendu le premier niveau de lecture au sein de l’enquête qui peut s’aborder comme un polar classique : qui a volé la liste ? pourquoi ?

Il y a aussi très vite, facile d’accès, le mystère qui entoure Mycroft Canner : comment diable un homme avec son passé criminel (dont on ne découvre les tenants et les aboutissants que tardivement) peut-il bien se retrouver mêlé à ce point aux intrigues des grands de ce monde ? Intime des plus influents, il les côtoie tous, les craint tous mais tous font appel à lui.

Le bash (on pourrait aussi appeler cela un clan) Saneer-Weeksbooth, au sein duquel on manipule les données en sa possession à des fins plus ou moins avouables, joue un rôle central dans le récit d’Ada Palmer : il contrôle, organise et assure tous les transports terrestres et de là détiennent une masse d’informations qui touchent au plus intime de chaque être humain. Leur survie assure la survie du monde, dans ses meilleurs comme dans ses pires aspects.

Les dirigeants des sept ruches se livrent entre eux à la fois à une guerre stratégique visant à s’assurer une prédominance sur les autres tout en jouant la carte de l’alliance au nom même de leur suprématie sur les populations constituant leur assise politique, leur place, leur force au sein des ruches.

Ajoutez à cela la présence d’objecteurs de conscience qui, par leur positionnement au sein des bashs, sont à la fois des confesseurs et ce qui pourrait le plus se rapprocher d’une organisation religieuse qui tairait son nom, et vous avez un cocktail assez détonnant qui permet à l’auteur de proposer un nombre assez incroyable de pistes de réflexion, de disposer de temps pour mettre tout cela en musique, de distiller ses idées et inventions tout au long de son récit.

Ça foisonne, ça part parfois un peu dans tous les sens mais Ada Palmer retombe toujours sur ses pattes, et le lecteur avec elle. Il faut toutefois accepter de se faire parfois un peu ballotté sans forcément tout saisir, de se laisser perdre pour mieux être rattrapé par la main de l’auteur.

La « philosophie » d’Ada Palmer qui se cache derrière son histoire pourrait se résumer en trois mots : Siècle des Lumières. La société et les personnages, au premier rang desquels Mycroft Canner, notre guide et narrateur, à l’exception de quelques chapitres, fait moult références au XVIII° siècle et plus particulièrement à quatre personnages historiques. Chacune de ces personnes a développé en son temps une réflexion précise et pointue sur la religiosité, la connaissance, le savoir et le rapport des êtres humains avec ces notions. Par ordre inverse de leur apparition dans le livre, et peu ou prou d’importance historique pour Ada Palmer, quand bien même ils ne peuvent exister qu’ensemble, se répondant à leurs manières, on trouve Sade, dit « Le Divin Marquis », Rousseau, dit « Jean-Jacques », Diderot, dit « Le Philosophe » et Voltaire, dit « Le Patriarche ».

Le récit d’Ada Palmer est profondément empreint de toute la philosophie de Voltaire, des idées et idéaux des Lumières, mais aussi du scepticisme, mais pas du rejet, d’un Sade à l’encontre de la religion. La façon d’aborder Sade, d’ailleurs, est tout à fait intéressante, au moins pour quelqu’un comme moi qui n’en avait qu’une idée très très parcellaire et générale.

Ada Palmer joue aussi beaucoup sur les noms. La référence la plus évidente est celle qui est faite avec le prénom de Canner, Mycroft, au frère d’Holmes. Il y a à ce titre d’autres références aux auteurs et personnages de romans policiers. Le prénom de l’enfant que Mycroft protège n’est pas plus innocent que les autres : Bridger est un enfant appelé à devenir un trait d’union, un pont entre tous les êtres humains. Il y a aussi des références non déguisées à l’Antiquité, aux Grecs et aux Romains.

Comme c’est très tendance actuellement dans la littérature, Ada Palmer joue enfin avec les genres. Ou plutôt tente de déconstruire les genres de ses personnages. La société dans laquelle son récit s’inscrit préfère les tenues non genrées, parle en « on » et « ons » au lieu des « il/elle » ou « ils/elles » classiques. Ce point très précis n’apporte, dans ce premier volet, à mon sens pas grand-chose si ce n’est de coller à une tendance lourde de la littérature, collant elle-même à la société. D’ailleurs, Mycroft Canner, comme pour tenter de permettre au lecteur de se raccrocher à des notions plus familières, repasse au genre, masculinisant ou féminisant à l’envi certains personnages. J’attends la suite pour voir comment Ada Palmer développera ou utilisera cet aspect-là de sa narration.

Le dernier tour de force d’Ada Palmer est de proposer un récit de SF quoi n’en est pas un dans le sens où finalement cette histoire pourrait se dérouler dans un contexte du passé, uchronique ou décalé mais ne nécessite pas forcément un contexte science-fictionnesque pour fonctionner. Ce contexte n’est que la cadre dans lequel l’auteur se sent à l’aise pour développer ses idées. Les prochains volumes me contrediront peut-être. C’est en tout cas très vrai pour ce premier volet.

Le récit d’Ada Palmer m’a beaucoup fait pensé, dans sa façon d’aborder l’histoire d’une civilisation à travers le regard d’un personnage baignant dans les intrigues « de cour », aux origines qui ne le destinent pas à ce type de vie, à travers une structure philosophique, politique et culturelle bien déterminée, à « Gagner la guerre » de Jean-Philippe Jaworski que je ne peux que vous conseiller, également, de lire.

Vivement la suite !