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Titre : Les aigles endormis

Auteur : Danu Danquigny

Éditeur : Gallimard – Série Noire

Plus dur sera leur réveil

C’est l’histoire d’Arben. C’est l’histoire d’Arben et de Rina. C’est l’histoire d’Arben, de Rina et de Mitri, de Loni et d’Alban. C’est l’histoire de l’Albanie, dans ses aspects les plus édifiants et de sombres.

Le récit de Danu Danquigny oscille entre le milieu des années 90 et le milieu des années 2010. Entre les deux, vingt ans d’exil d’Arben et de ses enfants en France. Cet exil est provoqué par la mort de sa femme, Rina, assassinée par l’un de ses associés, les Mitri, Loni et Alban. Enfin associés… complices de trafics en tout genre dans une Albanie qui s’ouvre au capitalisme à partir de 1995, à une course à la liberté et à l’argent, cette liberté voilant une course effrénée à la violence et donc aussi aux trafics. En 2017, Arben revient en Albanie, dans son village, pour venger la mort de sa femme et faire payer ses anciens acolytes.

Danu Danquigny situe la très grande majorité de son récit dans cette Albanie des années 90 qui passent un peu trop brutalement de la dictature à une forme dévoyée de démocratie, encore lourdement entachée des processus mis en place depuis de longues années par les dictatures qui se sont succédées. L’Albanie des années 2010 ne ressemble plus pour Arben à ce qu’il a connu. L’homme et le pays sont devenus des inconnus l’un pour l’autre. Arben a quitté un pays attaché à son identité et il revient dans une société en déliquescence. La décrépitude du pays est autant morale que financière ou culturelle.

Des personnes comme Loni ou Alban se sont engouffrées dans la chute de la dictature pour prendre la place libre laissée par l’autorité institutionnelle. La nature ayant horreur du vide, il en va de même d’une population qui a vécu si longtemps sous l’oppression : elle reste dans le besoin d’une main de fer dans un gant de velours : peu importe qui incarne cette main à partir du moment où elle prend ce qu’il y a à prendre. Les pauvres restent pauvres et les plus débrouillards, les plus courageux prennent tout ce qu’il y a à prendre. Arben, qui se voile la face sur bien des aspects de sa propre personnalité, nous y reviendrons, porte un regard très lucide sur ses compatriotes et notamment sur Loni et Alban et leurs petits business : « les grandes restructurations économiques censées muter la société en modèle capitaliste triomphant en avaient laissé plus d’un sur le carreau. Avec l’accès à la propriété et la liberté d’entreprendre, l’Albanie découvrait leurs corollaires, les quatre cavaliers de l’apocalypse à venir : la compétition, le chômage, la précarité et la prédation. Nous participions activement à la dernière. » Trafic de marchandises, trafic de femmes, trafic de drogue puis trafic d’armes, Alban, Loni, Mitri et Arben se sont nourris de toutes les contrebandes, de tous les vices.

Ce qui n’était pas sans rejaillir sur la femme d’Arben, Rina qui en venait à le détester et à qui celui-ci avait pourtant promis de leur faire quitter le payes, accompagnés de leur fille puis de leur fils. Arben engrangeait un maximum de fric, détournant au passage un peu de l’argent de son patron, Alban, sorte de nabab mafieux despotique local. Jusqu’au jour où il décida de procéder à son dernier gros coup. Jusqu’au jour où il retrouva sa femme assassinée avec sa propre arme de poing.

La partie du récit qui se concentre sur 2017 évoque partiellement l’Albanie « nouvelle génération » sous la coupe de la précédente. Elle a trait plus particulièrement à la vengeance qu’Arben est revenu assouvir afin de tenir la promesse faite au corps froid de sa femme. Cette période moderne fait bien le pendant de celle évoquant le passé, au moins jusqu’à ce que l’auteur fasse le lien final entre le récit du passé et celui du présent et que le lecteur, bien avant Arben, ne se fasse sa propre idée de ce qui s’est passé en 1997.

Mais du coup, et ce sera le seul point un peu négatif de ce billet, dès qu’on se fait une idée précise, bonne ou mauvaise par rapport aux intentions de l’auteur, de l’histoire, le livre perd en intérêt. Cela ne dure qu’une petite dizaine de pages. Danu Danquigny parvient tout de même, sur la dernière page, à retomber sur ses pieds. Pour ma part, je trouve que la fin qu’il propose est assez juste dans le mesure où elle colle avec l’idée que je me fais d’Arben et de ce qui s’est passé en 1997.

Arben, pour parler un peu de lui, est un être humain à la fois complexe et basique. Il est complexe dans la mesure où il est changeant. Il est basique dans le sens où il est monolithique : peu importe que sa personnalité soit changeante, il n’en « possède » qu’une seule à chaque fois. La destruction de l’Albanie accompagne celle d’Arben. Ce dernier se délite en même temps que son pays, perd ses repères, abandonne sa morale. Arben quitte l’Albanie pour la France, dans l’espoir, palpable, de se reconstruire. Quand il rentre « chez lui », il n’est plus tout à fait le même. Pour autant, dès qu’il remet les pieds dans son ancien monde, celui qui l’a vu grandir et perdre pied, Arben redevient immédiatement son propre ennemi.

Parmi les autres personnages, Danu Danguigny offre un rôle essentiel à Alban : de par son prénom, il doit incarner une Albanie à la fois sombre, violente et sans retenue mais aussi ancrée dans ses traditions de pouvoir, de machisme et de virilité.

S’il pêche pendant quelques petites pages sur la fin, le récit de Danu Danquigny possède une force, une férocité, une âpreté totalement envoûtantes. Il saisi parfaitement, en tout cas pour un lecteur qui y est extérieur, l’Albanie, rend les us et coutumes locales tels qu’ils sont, sans fioriture, sans jugement mais aussi et surtout sans complaisance. Un vrai bon roman noir !