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Titre : Un autre tambour

Auteur : William Melvin Kelley

Traduction : Lisa Rosenbaum

Éditeur : Delcourt

Une autre vision de la ségrégation

La première chose qui interpelle en ouvrant l’ouvrage se situe sous le titre des pages intérieures. On y trouve en effet la mention « relu et actualisé ». Ne bravant aucun danger, j’ai interrogé la personne qui m’avait fait parvenir le livre… Petites explications liminaires : la traduction originale a été conservé après lecture de celle-ci et de l’édition originale. Cette traduction, aussi intéressante soit-elle, datait de 1965 et a donc été amendée sur d’infimes détails (quelques mots ou expressions). Toutefois, il me faut aussi avertir le potentiel lecteur : le récit étant paru aux Etats-Unis en 1962 et donc traduit en français en 1965, le terme « nègre » a été maintenu dans cette version mise à jour. Choix qui me semble judicieux pour malgré tout rester proche de la société américaine de cette période.

Ce préambule effectué, rentrons dans le vif du sujet. Dans un état fictif du Sud des Etats-Unis, tous les noirs d’une petite ville puis de tout l’état quittent ceux-ci dans un exode qui laisse les blancs pantois puis angoissés et inquiets.

Pour tenter d’expliquer cet exode, William Malvin Kelley s’attache à un personnage en particulier : Tucker Caliban, issu d’une lignée de deux générations d’esclaves puis d’affranchis noirs d’une famille, les Willson, eux-mêmes fils puis petits-fils ou arrières-petits-fils d’un général confédéré.

L’auteur se situe donc volontairement dans un état particulièrement attaché à l’esclavagisme puis au fait que les noirs, alors payés, restent toutefois inférieurs au blanc, un état viscéralement raciste et ségrégationniste. Si ce contexte paraît très daté aujourd’hui, il n’en est en fait rien, ou pas grand-chose. Le sujet reste pleinement d’actualité et, si les retouches sont effectivement limitées, le style est particulièrement moderne, renforçant l’impression que cette histoire n’est pas si éloignée du racisme ordinaire qui peut encore se rencontrer dans nos sociétés modernes. C’est toute la force de ce récit qui n’hésite pas on plus à briser quelques frontières de l’époque.

En effet, un membre de la famille du général confédéré s’est lie d’amitié avec une personne de couleur… qui se radicalisera de son côté et deviendra le révérend Bennett Bradshaw qui vient observer la fuite de main d’œuvre noire qui s’opère… et dont l’instigateur (on pourrait dire le patient zéro tant cet exode semble se propager tel un virus) n’est autre que Tucker Caliban.

Tucker Caliban est central à plus d’un titre : pour les blancs il est l’homme qui a mis le feu aux poudres, pour le révérend il est une figure christique qui a rendu l’événement possible et donc renvoyé le révérend a l’inutilité du rôle de prophète noir qu’il s’était créé, le rendant obsolète, pour Dewey, le dernier des Willson, il est une énigme que l’adulte ne parvient pas à cerner notamment en rapport avec l’enfance commune qu’ils ont pu mener. Chacun, à son niveau, avec ses propres armes (qui la haine du nègre, qui la peur de perdre son utilité, qui la perte de ses repères), tente de décrypter ce qui se joue sous ses yeux.

Au final, le lecteur ne saura pas, pas plus que les protagonistes, ce qui a déclenché chez Tucker Caliban ce besoin de fuir si ce n’est, comme le dit l’un d’entre eux, le fait qu’ils « prennent la liberté, ils n’attendent pas qu’on la leur donne ». Ce qui sous-tend ce récit c’est tout bonnement l’envie de vivre, d’être, de demeurer libre.

C’est donc une aspiration universelle qui semble être le moteur de Tucker et de ses semblables. Un souffle nouveau s’étend sur un Sud ségrégationniste mais qui pourrait s’étendre, de manière presque messianique, à tout le pays ou à d’autres minorités pas si minoritaires en nombre. Le révérend pointe de façon pertinente que le racisme n’est pas l’apanage du Sud et que le racisme peut prendre de nombreuses formes : « Voyez-vous, je ne suis pas un spécialiste de la mentalité du Sud, qu’elle soit blanche ou noire. Certes, les mêmes conflits raciaux existent dans le Nord, mais sous une forme beaucoup moins ouverte, beaucoup moins primitive, et sans ce caractère barbare, extrêmement rafraîchissant, que l’on trouve ici. ».

Très belle découverte que ce récit d’une autre époque qui n’a pourtant pas tant disparu que cela.