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Titre : Ténèbre

Auteur : Paul Kawczak

Éditeur : La Peuplade

In tenebris temerare

Au crépuscule du XIX° siècle, l’Afrique est une terre en friche, entendez par là que les pays d’Europe veulent se l’approprier. Dans ce contexte de colonisation, Pierre Claes est envoyé par la Belgique pour définir les frontières du Congo.

Paul Kawczak ne prend pas de pincettes pour taper sur cette société européenne attirée par les trésors africains que ceux-ci résident dans les matières premières, les richesses humaines qu’elles soient de nature à produire de la main-d’œuvre ou des sources d’érotisme indigène, la possession de la terre, d’une terre qui n’était pas la leur…

« Angleterre, France, Belgique, Italie, Portugal, Espagne, Allemagne se lancèrent sans réserve dans la dévoration. Hommes, femmes, plantes, bêtes, terres, eaux, sol, ciel, tout était bon à prendre à cet inconnu luxuriant. Toute une civilisation bourgeoise, mâle et malade, étouffée de production, exsangue d’action, faisandée de rêves en chaque crâne, se dépensera avec érotisme et violence dans un fantasme de terre femelle et primitive, de nouvelle Eve noire à violer dans la nuit blanche, sans relâche, la siagnant de toutes ses richesses, bafouant sa tendresse de mère en criant la mort vide à sa face de déesse indolente. Des hommes féroces en remontèrent les fleuves, en traversèrent les déserts, les savanes et les forêts, et fatalement, se rencontrèrent. »

Cet extrait est tout un symbole : en lui se nichent tout à la fois le talent de conteur de Paul Kawczak, sa plume aussi poétique qu’acerbe, l’érotisme échevelé produit par ces contrées africaines, rendues torrides par la chaleur du soleil et par celle des corps moites, la sensualité d’un récit profondément humain, l’onirisme d’un destin d’homme blanc pas tout à fait comme les autres, celui de Pierre Claes qui se fera petit à petit avaler par l’Afrique, par ses us et coutumes et par ses rencontres.

Les galeries de portrait auxquelles se livre Paul Kawczak est un autre morceau de bravoure de ce roman envoûtant. Sur les fleuves empruntés par les différentes expéditions, au sein des différents villages balayés par les caravanes d’explorateurs, de nombreux personnages se croisent. Pierre Claes n’est qu’un parmi tant d’autre au sein desquels on trouve un bourreau chinois maître tatoueur, un médecin, un indigène, un singe… autant de personnes dont Paul Kawczak distille petit à petit le passé. Mais il le fait avec parcimonie, souvent éludant certains pans de ce passé, comme pour mieux entretenir le mystère autour de ces hommes (le récit est très masculin, l’époque autant que le sujet le réclament), comme si leurs existences se fondaient dans la nuit africaine, dans cette culture étrange.

Il y a tout d’ailleurs dans ce titre « Ténèbre ». Il y a d’abord la nuit qui éclaire les étoiles pour que ce géomètre de Pierre Claes puisse tracer sa voie et les frontières. Il y a ensuite le passé obscur de certains personnages. Il y a aussi la violence de la colonisation et des heures les plus sombres de cette histoire européenne. Il y a surtout la couleur de peau des indigènes qui fonctionne comme une source de clarté et de pureté immaculés. Il y a enfin l’Afrique noire qui marque les êtres dans leurs chairs et dont l’émissaire tangible, dans la réalité, est Xi Xiao, ce bourreau-maître tatouer qui n’a pas son pareil pour tatouer le reflet de l’âme d’une personne sur son corps ou pour dépecer ces mêmes corps.

Paul Kawczak explore les sentiments comme Pierre Claes a exploré le Congo dans la première partie du récit. Dans la première partie, Paul Claes suit le fleuve et les étoiles pour explorer le pays et en tracer la frontière. Dans la seconde partie, celui-ci explore ses propres sentiments. La seconde partie du récit est donc beaucoup plus onirique, charnelle… magique pourrait-on presque dire que la première. Il faut accepter ce tourbillon fantastique dans lequel l’auteur nous entraîne ; il faut lâcher un peu prise pour ne recevoir que la poésie de l’histoire et du style dans lequel elle est narrée.

Un récit sombre et magnifique à la fois, porté par une plume aussi précise qu’imagée. Un réel exploit narratif !