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Titre : Les corps conjugaux

Auteur : Sophie de Baere

Éditeur : JC Lattès

Corps accords

Alizia Callendri est une jeune fille d’origine italienne que sa mère trimbale de concours de beauté en castings. Alice Callendri est une jeune femme qui, à sa majorité, a fui sa famille provinciale (sa mère et sa sœur) pour faire des études à Paris, a rencontré l’amour au pas de sa porte, a fondé une famille et eu une petite fille. Son mariage est l’occasion de renouer avec sa sœur et, à son cœur défendant, avec sa mère. Quelques jours après ce mariage, Alice/Alizia s’enfuit sans laisser de trace ni aucun indice à Jean, son mari.

Alizia a changé son prénom pour tenter de mieux fuir son passé sans toutefois l’effacer complètement pour autant. Elle le fui mais ne le renie pas. On ne peut faire table rase de ses racines. Elle a beau vouloir transformer son passé, celui-ci la rattrape au triple galop et emporte tout sur son passage : tout ce qu’a, en tout cas, construit Alice depuis sa fuite à 18 ans.

Sophie de Baere va utiliser son récit pour faire éclater la vérité, petit à petit. Une vérité que l’amour approuve mais que la morale réprouve. Le sujet que Sophie de Baere aborde fait partie de ceux à même de provoquer le rejet du lecteur. Sophie de Baere soumet ses personnages, et ses lecteurs, à un Œdipe revisité. Eros et Thanatos sont invoqués tout au long de l’histoire. Sophie de Baere brise donc les barrières entre l’idée de la normalité imposée par la société et la pureté des sentiments.

A travers des mots tendres, des mots d’amour et de passion, entremêlés de mots de haine, de rejet et de dégoût, Sophie de Baere évoque des situations « crues ». Elle ne s’embarrasse d’aucune mièvrerie pour tenter d’atténuer ses propos. La poésie, la douceur des mots de Sophie de Baere ne sont pas là pour modérer son propos, elles ne sont pas un artifice de langage. Elles accompagnent le récit pour mieux créer le déséquilibre entre les situations, les réactions des personnages et les réactions générées par son récit chez ses lecteurs.

Afin, tout de même, de protéger ses personnages, Sophie de Baere place ces derniers dans un certain état d’ignorance de la vérité que recouvrent leurs propres existences. Ils conservent ainsi une part d’innocence que leurs actes, commis par « méconnaissance », ne vient pas entacher. Au moins pour un temps… Quand les personnages ont enfin conscience de leurs rôles et places respectifs, la poursuite de leurs agissements ne bénéficie plus de cette « protection ». La question revient alors à se positionner face à l’amour. Celui-ci autorise-t-il tous les débordements ? Au nom de l’amour, peut-on braver tous les interdits ? Doit-on le faire ?

Ces deux dernières questions tiraillent les personnages de ce roman : entre pouvoir et devoir, ils doivent choisir où ils placent leur propre curseur, où ils tracent la ligne rouge entre interdit et permissivité. Au-delà de ces épineuses questions, se pose ensuite celle de savoir qui dicte ce qu’on doit faire ou non. La société édicte des normes, à défaut de préciser des règles. D’où viennent ces normes ? Faut-il les remettre en cause ?

Toutefois, l’existence de limites, d’où qu’elles proviennent d’ailleurs, est ce qui permet la vie en société, une vie qui soit possible pour tout le monde. Le fait d’aller au-delà des limites, que ce soit au nom de l’amour ou d’autre chose, peut alors recouvrir un caractère égoïste. Tout est alors une question d’équilibres, peut-être précaires mais sur lesquels sont bâties toutes les sociétés.

Ces questions, hautement morales et éthiques, ne sont pas de celles qui se traitent « publiquement » mais exigent de chaque lecteur qu’il se positionne intérieurement, personnellement par rapport au dilemme posé par Sophie de Baere : qui de l’amour ou de la moralité doit l’emporter et où on place les frontières entre les deux.