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Titre : Elle a menti pour les ailes

Auteur : Francesca Serra

Éditeur : Anne Carrière

Vol au-dessus d’un nid de milléniaux

Le titre, la couverture, le résumé, la taille du livre (470 pages) en feraient de premier abord un feelgood book… et ce premier abord aurait tout faux. Disons-le tout de suite, ce livre est un roman générationnel (les milléniaux) qui parlera pourtant au plus grand nombre de génération sans se limiter à celle des protagonistes. Ce n’est pas le moindre des tours de force de Francesca Serra.

Année scolaire 2015-2016 dans le sud de la France, Garance porte ses 15 ans en étendard d’une vie sclérosée : pas de père, sa mère, Ana, a ouvert une école de danse et ne transmet pas sa rigueur (qu’on pourrait aussi qualifier de rigidité) qu’à ses élèves mais reporte sa vision de la vie (qu’on pourrait aussi qualifier d’absence de vie) sur sa fille.

Secrètement amoureuse de Vincent, en fac, Garance se retrouve happée au sein du groupe formé par Maud (l’ex de Vincent), Salomé et Greg, élèves de terminale et en lien avec Vincent et son pote Yvan. Garance en délaisse Souad, sa meilleure amie.

En intégrant une nouvelle « meute », Garance se coupe de ce qui était sa vie d’avant, ce qui représentait son ancrage dans la vie. Qu’elle soit ou non satisfaisante pour Garance, cette vie était sa réalité tangible.

La vie de Garance, tout ce qui lui arrive, est aussi tragiquement banal qu’extraordinaire. Tout cela parait irréel dans la mesure où on se dit qu’on ne veut pas que cela puisse avoir lieu. C’est aussi d’une banalité effarante dans la mesure où on se dit que tout cela peut advenir.

Le récit est d’autant plus générationnel qu’il aborde des sujets constitutifs de ce qu’est la génération des milléniaux mais aussi toutes celles qui ont suivi : omniprésence et dangerosité des réseaux sociaux, harcèlement et cyber-harcèlement, primauté du paraître qui prévaut sur l’être ou, dit autrement, l’obligation de respecter ce que la société voit et pense de vous sans jamais y déroger, sans jamais faire un pas de côté.

Les réseaux ont une importance primordiale dans leurs rôles, complémentaires et ambivalents, de renforcement du sentiment d’appartenance à un groupe et de rampe de lancement au rejet et à l’isolement. Francesca Serra démontre à travers se roman que toutes les évolutions des réseaux sociaux depuis 20 ans répondent non pas à des effets de mode mais à des comportements qui s’inscrivent dans l’ADN des nouvelles générations. Tout est dit dans cet extrait : « Tous les élèves d’un lycée bourgeois de ville moyenne se sont élevés au-dessus des fondements de la société plurimillénaire qui les a enfantés, pour traquer l’une des leurs sur internet. C’est ça qu’ils taisent, face aux adultes… Est-ce que vous savez pourquoi elle a disparu ? Ils secouent la tête. Non… Bien sûr qu’ils savent… Elle n’a pas « disparu », ils l’ont bannie. La vérité que Bull devine, c’est que ce n’est même pas un crime, qu’ils ont commis. C’est l’exécution d’une nouvelle loi. Leur loi. »

Ce qui est intéressant dans l’approche de Francesca Serra c’est qu’elle aurait tout à fait la matière et le talent littéraire pour écrire un essai sur la génération des milléniaux. Il y a d’ailleurs quelques passages du livre qui tiennent plus de l’essai que du roman. Au lieu de cela, elle a décidé d’écrire un roman et de mettre tout cela sous forme de fiction. Elle cristallise les travers d’une génération en les plaquant sur des ados de chairs et de sangs… mêlés.

La réflexion la plus percutante (pour moi, je reste un être purement subjectif) reste le regard porté par Francesca Serra sur l’anonymat offert par les réseaux sociaux, que ce soit dans son usage normal que dans le trolling ou le cyber-harcèlement. A partir de là, il devient impossible de définir un coupable. Il n’y en a plus un seul mais tout le monde, à sa façon, ajoute une pierre à l’édifice du crime qui, pour virtuel qu’il soit, a des répercussions sur des personnes réelles : qui en lançant la rumeur, qui en la relayant, qui en surenchérissant, qui en fermant les yeux.

Il est ainsi symptomatique que l’histoire de Francesca Serra ne débouche pas sur la mise en avant d’un coupable identifié.

Ce qui saute également aux yeux, c’est l’énorme solitude dans laquelle vivent les protagonistes. Le fait de vivre leur vie par écran interposé n’arrange rien. A l’exception de l’épisode « fusionnel » où Garance, Maud, Salomé, Greg, Yvan et Vincent vivent en vase clos, le réseau représente la vie… Alors, quand le réseau se retourne contre Garance, que lui reste-t-il comme solution ? La mort ? La fuite ? Le combat ? Y a-t-il quelque chose comme un retour à la nature qui serait en mesure de ramener Garance dans la réalité ? Ce sont tous les enjeux de la fin de ce magnifique roman.

A lire absolument. Et pour définitivement vous convaincre en reprenant les mots de Marie-Lorna Vaconsin : « Il est à la fois délicat et violent, toujours tellement juste… L’oeil de la caméra se pose tout près des personnages mais il y a de la hauteur sous plafond, de l’envergure, une architecture de cathédrale. On passe de l’infiniment petit de la vie lycéenne à l’infiniment grand de ce qui compose l’être humain. »

Je citerai aussi, chose inhabituelle pour moi, un extrait du dossier de presse qui me permet, à très peu de frais mais à très juste titre, de rajouter quelques notions essentielles sur ce roman : « premier roman né de deux interrogations générationnelles : quelle influence le monde numérique a-t-il sur l’évolution du langage et comment la société de l’hyperconnexion entretient-elle une mélancolie du présent ? Ces personnages nous touchent d’autant plus que, malgré leur jeunesse et leur contemporanéité, ils ont la douloureuse prémonition de leur obsolescence. Dans ces pages, ils deviennent des figures tragiques quand ils se tournent vers leurs pulsions, seuls indices du réel et preuves tangibles du temps qui passe. »