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Titre : Le roman noir de l’Histoire

Auteur : Didier Daeninckx

Éditeur : Verdier

Morceaux d’Histoire, morceaux d’histoires

Morceau de bravoure des lectures du confinement. D’une part parce que ce pavé fait plus de 800 pages. D’autre part parce qu’il s’agit d’une de mes meilleures lectures depuis pas mal de temps. Enfin parce qu’à mon esprit défendant, c’est ma première lecture d’un livre de Didier Daeninckx.

Le projet de ce livre est à la fois ambitieux mais réalisé avec de « petits » moyens. Je m’explique… Ambitieux il l’est par le propos qui consiste à balayer environ 150 ans d’histoire française à travers à peu près 80 nouvelles réparties en 11 chapitres chronologiques (la liste est en fin de billet pour ne pas l’alourdir inutilement ; il l’est déjà assez comme ça, oui, je vous ai entendu au fond de la classe) qui vont de la Commune à la montée des extrémismes (en finissant sur un peu d’anticipation).

Il est fait avec de petit moyens, disais-je, car les nouvelles qui constituent ce recueil ont pour l’essentiel déjà été publiées sur les 20 dernières années par Didier Daeninckx. Il y a quelques nouvelles nouvelles. Mais cette précision me semble importante pour ceux qui seraient déjà férus de l’auteur et auraient déjà lu la majorité des récits qui composent ce volumineux volume.

Toujours est-il que ces nouvelles ont beau être anciennes, elles sont ici réorganisées dans une temporalité d’action (quoi que parfois non : la nouvelle peut se dérouler dans un autre temps historique que celui dans lequel elle est chapitrée) et d’unicité de thèmes et non pas dans l’ordre chronologique de leurs parutions passées.

Le premier niveau de lecture consiste donc à se laisser porter par ces trajectoires de vie historiques, en abordant cette comme sous l’angle d’un livre d’histoire séquencé par chapitres explorant l’Histoire à travers des histoires particulières. Ainsi le titre du premier chapitre est-il un parfait résumé de cet aspect : « Commun, Commune ». C’est donc bien du particulier qui raconte l’universel. On y croise certes des figures historiques célèbres. Mais pas que.

La lecture de ce recueil prend un peu plus de sel quand on s’intéresse aux dates de publication originelles des nouvelles (insérée par l’éditeur et disponible en fin d’ouvrage). Cette troisième temporalité (date d’écriture/publication en plus de la date du déroulement de la nouvelle et de la date historique à laquelle la nouvelle se rattache) ouvre de nouvelles portes sur la cohérence de l’œuvre qu’on a entre les mains. Les nouvelles se répondent entre elles, quel que soit leur thème, quel que soit leur époque. Elles entretiennent une correspondance entre elles et puisent dans la littérature un fil récurrent (sans être systématique).

On touche alors du doigt le fait que les thèmes de prédilection de l’auteur prennent le contre pied de l’organisation chronologique du livre : ils brisent cette temporalité, pour le plus grand bonheur du lecteur !

Ainsi, le destin du peuple kanak ou la Commune, par exemple, représentent des sources inépuisables de récits pour l’auteur. Les récits de la seconde moitié du XX° siècle renvoient régulièrement à ceux du premier chapitre (période allant de 1855 à 1912 avec une prédilection pour la Commune). La Guerre d’Algérie, la Première Guerre Mondiale, la Seconde Guerre Mondiale, l’empire colonial français, la lutte des classes… autant de thèmes qui prennent racine dans la chair française et qui rendent ces pastilles passionnantes.

Alors forcément, on pourrait se dire que compte tenu du nombre important de nouvelles, il y en a des ratées, des bâclées, des inutiles. Et bien non : certes certaines semblent plus abouties ou plus intéressantes que d’autres, mais cela ne tient qu’à la subjectivité du lecteur et son appétence plus ou moins marquée pour telle ou telle époque ou tel ou tel thème. Mais elles sont toutes ciselées, toutes parfaites. Bel exploit !

Et on pourrait se dire que sur 150 ans et 80 textes, disparates au premier abord mais qui ne sont qu’une preuve de l’éclectisme de l’auteur, la lecture va être longue, fastidieuse. Il n’en est rien, absolument rien. La variété des histoires, celle des thèmes et des personnages rendent cette lecture d’une fluidité rarement rencontrée. « Ça passe crème », comme disent les jeunes… Mais c’est une crème onctueuse, savoureuse, délicieuse !

Chapitrage du livre :

  1. Commun, Commune              1855-1912
  2. Putain de guerre                    1914-1922
  3. Parfums et puanteur              1931-1939
  4. Mourir sans haine                  1940-1944
  5. Morceaux d’Empire               1948-1961
  6. Paris m’aimait                        1968-1975
  7. La classe s’efface                   1978-1983
  8. Changer de bases                   1986-1990
  9. Frontières mouvantes 1990-1998
  10. Du rouge, du brun                  1998-2008
  11. Troisième millénaire              2008-2030