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Titre : L’affaire N’Gustro

Auteur : Jean-Patrick Manchette

Éditeur : Série Noire

Les Manchette ? On les prend en pleine tête !

Première incursion (si, si, j’ai honte d’avoir autant attendu…) dans l’univers de Manchette. Ce ne sera certainement pas la dernière !

L’affaire N’Gustro s’inspire d’un fait divers réel, l’enlèvement d’un opposant nord-africain en plein Paris (en l’occurrence l’affaire Ben Barka en 1965), que Jean-Patrick Manchette transforme et place dans le contexte d’un pays d’Afrique Noire, aux méthodes pas si éloignées que cela de leurs homologues nord-africains.

L’histoire de l’enlèvement en lui-même n’a donc que peu d’intérêt. Et ce n’est donc pas sur cet aspect que porte le récit de Manchette. Au contraire, il s’intéresse à la personne d’Henri Burton, petit bourgeois mais aussi petite frappe. Henri Burton fricote, un peu par désœuvrement, avec les petits trafiquants et la pègre locale.

De fil en aiguille, il se trouve mêlé à l’enlèvement d’un opposant politique au pouvoir en place au Zimbabwin.

Le livre alterne les voies narratives. Certains chapitres relatent le « comment » Henri Burton s’est retrouvé mêlé à cette histoire et le « qui » est Henri Burton, par la bouche même cet être abject qu’est Henri Burton. Manchette ne cherche aucune circonstance atténuante à son personnage. Il décrit toutefois un être tiraillé par la société, qui finira par la rejeter, comme elle le rejette aussi, en qui la violence monte lentement mais sûrement.

D’autres chapitres sont les voies des dirigeants du Zimbabwin, présents en secret en France, écoutant les bandes enregistrées de la confession orale laissée par Henri Burton, raison pour laquelle (la récupération de ces bandes) il est assassiné dès le début du livre. Car pour abject qu’il soit, Henri Burton conserve tout de même un certain sens de la morale quand il comprend ce dans quoi il a mis les pieds.

Ce qu’il y a d’intéressant dans la structure narrative choisie par Manchette c’est que l’objet de son récit, l’affaire N’Gustro, n’intervient qu’à la 150ème page ! Manchette s’intéresse beaucoup plus à Henri Burton, à ses motivations, à sa psychologie qu’au fait divers en lui-même.

Manchette adopte ici un style direct et cru, à l’image de son narrateur principal. Et qui, du coup, colle parfaitement à son récit, à ce qu’il veut faire passer. Parce que le récit de Manchette, de son aveu même dans les écrits qu’il a laissés, contient nécessairement un fond social. Tout livre, pour Manchette, est politique, social. Il dissèque le rapport qu’entretient un être loin d’être le meilleur des êtres humains avec une société qu’il ne comprend pas et dans laquelle il ne semble pas pouvoir s’inscrire.

A travers son personnage central, c’est donc la société que Manchette vise, sans s’embarrasser de morale, tout comme la société ne s’en embarrasse que peu, tout comme Henri Burton ne s’en embarrasse pas, tout comme les dirigeants du Zimbabwin l’écrasent de leurs grosses pointures. Il y a un côté « je prends, éventuellement par la force si nécessaire, ce dont j’ai besoin ce que je veux, parce que je détiens déjà du pouvoir, dans le but d’avoir plus de pouvoir », sans se soucier ni des autres, ni des conséquences.

Pour un roman datant de 1971, le fond et la forme, brillants tous les deux, n’en font pas moins un récit d’une force et d’une modernité qui ne se démentent pas, même 50 ans plus tard. Seul point qui mérite un avertissement à certains lecteurs : il s’agit donc ici d’une réédition, dans son jus, d’un récit écrit au début des années 70. Ce récit contient des mots, des expressions qui, aujourd’hui, ne passeraient certainement plus, surtout écrits par un écrivain blanc… Vous voilà prévenus. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas le lire : il faut lire Manchette !