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Titre : Le faune Barbe-bleue

Auteur : Elena Jonckeere

Éditeur : Publie.net

Le faune et la flore

Joseph Barthélémy Schneeball, artiste contemporain/moderne. Sa naissance « artistique » date de 1998 : trader le jour, hacker la nuit, il détourne les fonds d’écran de sa société, les transforme en tableaux issus de l’histoire de l’art. A partir de là, sa vie bifurque définitivement vers le monde de l’art et du détournement.

Le moins que l’on puisse dire est que la vie et les réalisations de Schneeball sont controversées. Se pose alors la question du rapport à l’homme ou à l’artiste : faut-il faire la part entre les deux ? Schneeball cherche et provoque l’ambiguïté. Si cela s’entend plutôt aisément sur le plan artistique, dans le but de créer le buzz autour de son nom et de ses œuvres, il étend son mystère autour de sa vie personnelle et de la disparition de sa femme, source d’inspiration.

La technique de Schneeball est à ce titre symptomatique du mystère qu’il cherche à entretenir : en passant par le détournement d’œuvres existantes et non par la création brute (pure ?) tout en y injectant ses propres visions, ses propres délires, ses propres expériences, il maintient le flou entre ce qu’il est réellement et ce qui’il accepte de montrer de lui : il floute son image.

Ses réalisations sont elles aussi ambiguës. Elles permettent toujours deux regards, deux perceptions, souvent contradictoires d’ailleurs l’un avec l’autre : on peut y voir une véritable œuvre d’art ou ressentir, à son contact visuel, toute la perversion qui a pu concourir à sa réalisation.

A travers cette profondeur, Elena Jonckeere parvient à donner de la matière à son artiste imaginaire. Elle lui donne une histoire personnelle, elle lui accorde une construction artistique solide. Elle le fait à travers les paroles de celle qui enquête sur cet artiste et nous livre, dans ce récit, le résultat de ses recherches. Elena Jonckeere, par cet artifice (tellement classique que ce n’en est plus un) donne ainsi également de la profondeur à sa protagoniste féminine. Le fait que la narration se fasse par elle montre son importance primordiale, au-delà de celle de Schneeball, actif et central dans l’intrigue mais passif et secondaire dans son exposition et sa résolution.

On suit deux sœurs, proches dans la vie, mais qui s’opposent sur un point : la grande sœur fait tout pour détourner la plus jeune de ses pensées qui la ramènent invariablement vers Schneeball. Etudiante en art, elle est irrésistiblement attirée par cette figure paternaliste et mystérieuse et veut en faire le sujet de sa thèse. La grande sœur, à la fois très perplexe devant la probité de Schneeball et donc particulièrement inquiète par le penchant développé par sa petite sœur pour cet artiste, tente par tous les moyens de désciller les yeux de sa cadette.

Cette enquête à laquelle la cadette nous convie n’est pas un pur polar ou un pur thriller : foin de rebondissements, foin de suspens alambiqués. L’auteur ne fait pas trop de mystères sur le sort final de Schneeball ou sur ce qu’il est advenu de la grande sœur… mais l’intérêt de cette histoire ne réside pas dans les cliffhangers. Le parti pris de l’auteur de nous dévoiler dès le départ l’identité du coupable, l’artiste, lui permet de se concentrer non plus sur le qui mais sur le comment et surtout sur le pourquoi en s’intéressant aux ressors psychologiques de Schneeball. Et de baguenauder au gré de ses réflexions sur l’art, son symbolisme, ses méthodes, sa morale… sans être pontifiant ou lénifiant.

J’y allais sant trop savoir où je mettais les pieds mais j’ai bien aimé le chemin qu’Elena Jonckeere m’a fait prendre !