Étiquettes

, , , , , , , , ,

Titre : La révolution, la danse et moi

Auteur : Alma Guillermoprieto

Traduction : Vanessa Capieu

Edition : Marchialy

Destins croisés d’une révolutionnaire et d’une révolution

J’aime décidément beaucoup cet aspect de la ligne éditoriale des éditions Marchialy consistant à publier des livres qui, sur le fond, n’empruntent rien à la fiction mais tout à la réalité, qu’il s’agisse ici d’autobiographie (ou comme dans « Disparaître dans la nature ») ou là d’enquêtes avec « Du bleu dans la nuit ». La présentation des éditions sur leur propre site ne s’y trompe pas : « les éditions Marchialy publient des histoires vraies portées par une exigence littéraire : grands reportages aux limites du roman d’aventures, enquêtes romancées, épopées gonzo, récits d’exploration. Marchialy combine l’acuité du journaliste et le talent du bonimenteur. » C’est vraiment réussi sur l’ensemble des titres que j’ai eu le plaisir de lire.

Alma Guillermoprieto a, disons-le, la double chance d’avoir eu 20 ans dans les années 1970. Double parce qu’elle les a vécus à New-York puis à Cuba. A la lecture du récit qu’elle fait de ses quelques mois passés à Cuba, on pourra questionner la notion de chance… Je pense pour ma part qu’Alma Guillermoprieto ne serait pas la femme qui a écrit ce livre, avec le recul que cela suppose, si elle n’était pas passée par la case Cuba.

Pleine d’espoirs, elle suit les cours de Merce Cuningham… qui brise ces espérances en l’envoyant, en quelque sorte, enseigner la danse à l’ENA (l’Ecole Nationale des Arts de la Havane). Cuba achèvera de briser ses velléités de danseuse, que ce soit en tant que praticienne qu’en tant qu’enseignante.

Mais cette expérience lui aura indéniablement apporté beaucoup et on ne peut que la remercier de partager cela avec ses lecteurs. Son aventure cubaine l’aura forcée à réfléchir sur sa vocation de danseuse (elle se tournera par la suite vers le journalisme) mais aussi de manière plus générale su la place même de l’art dans la révolution. Il faut dire qu’elle n’est pas aidée sur place malgré l’aura de danseuse étrangère appelée à apporter à ses élèves tout la science des danseurs et danseuses et chorégraphes américains.

Mais la révolution s’embarrasse assez peu de l’art dans sa prise de pouvoir aussi que dans l’exercice de celui-ci. Il suffit de se référer au terme utilisé pour qualifier, de façon péjorative cela va de soi, les artistes : « comemierda ».

Pourtant, malgré le désintérêt d’une révolution pour ses artistes et ceux de ses enfants qui ne peuvent lui apporter rien d’autre que leur talent, malgré l’absence criante de moyens mis à sa disposition, malgré l’écart entre sa qualité de vie new-yorkaise et celle dont elle peut bénéficier à Cuba, malgré la fragilité de sa vie amicale et amoureuse, Alma Guillermoprieto se lance à fond dans sa mission.

Elle est femme de convictions. Certes, celles-ci peuvent changer, prendre de nouvelles directions, mais Alma Guillermoprieto est du genre à aller au bout des choses avant d’en changer. Du coup, si elle assimile bien chaque expérience qu’elle a vécue, elle ne porte jamais un regard nostalgique sur les événements de son passé. Elle est résolument tournée vers l’avenir.

Alma Guillermoprieto aura mis pas mal d’années avant d’écrire sur ces quelques mois cubains. Le regard qu’elle porte sur cette période de sa vie n’en est que plus intéressant dans la mesure où elle regarde en arrière avec toute l’expérience glanée depuis, avec une plus grande maturité que celle très légère de sa vingtaine, un peu insouciante. Ce regard de femme qui a bourlingué, mûri, sur une jeune femme délurée mais qui perd brutalement ses illusions, est un des aspects les plus intéressants.

Celui qu’elle porte sur une révolution chaotique qui aura lancé Cuba mais aura également mis à mal toute une frange de la population, laissée pour compte parce que non « productive » est tout aussi passionnant et d’ailleurs inséparable de son pan plus personnel.

Le récit d’Alma Guillermoprieto est ainsi tout à fait prenant et édifiant tout en étant une parfaite réussite littéraire ! Pour atteindre ses objectifs, elle mêle habilement le compte-rendu d’une époque révolue, et la critique d’une idéologie et de sa mise en œuvre, et le parcours d’une jeune fille que rien n’avait préparé au choc culturel et social qu’elle se prendra en pleine face.