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Titre : Les Abysses

Auteur : Rivers Solomon

Traduction : Francis Guévremont

Editeur : Aux Forges de Vulcain

Sur les fonds abyssaux

« Quand tu n’es pas là, mon enfant, dit Ameba, nous sommes inquiets, troublés. Chacun de nous finit toujours par se poser des questions : qui suis-je ? D’où est-ce que je viens ? Quelle est la raison de tout cela ? Que signifie « être » ? Qu’est-ce qui existait avant moi ? Qu’est-ce qui existera après moi ? Sans réponse, il n’y a qu’un trou ; là où devrait se trouver une histoire, il n’y a qu’un trou, qui prend la forme d’une nostalgie infinie. Nous sommes vides. Tu ne sais pas ce que c’est, car tu as le bonheur d’avoir les souvenances en toi. »

En un paragraphe, les mots que Rivers Solomon met dans la bouche de la « mère » de Yetu place les enjeux de son récit. Yetu, historienne et gardienne de la mémoire et des souvenirs de son peuple des profondeurs, détient le pouvoir des souvenirs et du passé des siens, le poids de leurs origines et de la connaissance, face à l’insouciance des siens, dont l’ignorance de ces mêmes souvenirs et de ce même passé les maintient dans une sorte de paix et de calme.

Yetu va faire éclater tout cela en refusant de garder son fardeau et en le redistribuant, un peu violemment, sur ses compagnons. Elle rejette son rôle en s’enfuyant. Ce faisant, elle va rencontrer une humaine, une « deux-jambes ». Cette confrontation va provoquer chez elle la résurgence de souvenirs encore plus anciens, plus précieux : ceux des origines, les inavouables qui racontent qu’elle est l’héritière des femmes noires issues de la traite des noirs et jetées par-dessus bord pendant la traversée des océans parce qu’enceintes et ne représentant plus aucune valeur marchande.

Dans cette histoire, que Rivers Solomon tire d’une musique devenue une chanson et qui achève ici une mue supplémentaire sous forme littéraire, ressurgissent les thèmes de prédilection de l’auteur, déjà croisés dans « L’incivilité des fantômes » : racisme, rejet, persistance des souvenirs, poids du passé, question du genre, transmission entre générations… Et Dieu sait que Rivers Solomon sait comment amener un lecteur à réfléchir à tout cela de manière aussi subtile qu’intelligente et d’une manière qui n’est jamais manichéenne, jamais tranchée même si ses opinions pointent derrière les mots.

Au-delà du fond (marin) de ce roman, ses origines sont tout aussi intéressantes. D’abord une musique (par Drexciya) puis une chanson (The Deep par le groupe Clipping), il semble naturel que Rivers Solomon se soit emparée de ce matériau pour l’enrichir d’un texte qui rajoute une pierre à l’édifice entamé musicalement. Il est fort à parier que cette construction n’est pas encore arrivée à son terme et que sa poursuite pourra prendre de nouvelles formes, musicales, littéraires ou visuelles pour continuer une aventure bien née.