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Titre : Bruit dedans

Auteur : Anna Dubosc

Editeur : Quidam

Ce qu’il crie à l’intérieur s’entend à l’extérieur

« C’est ça qui est éreintant dans l’écriture, ce boulot d’agent double. Tout est rapport, enquête. Un écrivain a toujours une arrière-pensée, il ne fait rien gratuitement. Il met le nez dehors uniquement dans l’intention d’exploiter l’instant et il écrit pour que l’instant se présente à lui. »

« La fiction puisant forcément dans la réalité et la réalité n’étant qu’un entrelacs de fictions indémêlables. »

Avec ces deux citations, vous voilà tout à la fois plongés dans le cerveau d’Anna Dubosc et dans sa façon de penser la littérature. Il y a une constante dualité, troublante par moment, dans les écrits d’Anna Dubosc. En elle, se concentrent en même temps l’être humain et l’écrivain. Ils se concentrent à tel point qu’ils se confondent, ce qui est bien normal dans la mesure où il s’agit de la même personne mais qui est aussi ironiquement anormal dans la mesure où il n’y a plus aucune frontière entre les deux.

Anna Dubosc joue finement sur le mélange des personnes ou des personnalités mais aussi sur celui des temporalités. Ce roman est avant tout une compilation de moments éphémères, que l’auteur trace sous forme de mémos ou de notes, dans le but avoué de les rendre durables sur le papier, leur donner une sorte d’intangibilité et de permanence. Mais ce qu’il y a d’étonnant dans les récits d’Anna Dubosc, c’est le fait que les instants décrits par l’auteur se sont forcément déroulés avant que le lecteur ne puisse en prendre connaissance alors qu’on a l’impression de le lire avant que l’auteur ne l’ait elle-même vécu et décidé de le jeter par écrit et de livrer en pâture au lecteur… on ne sait donc plus trop si on lit ce qu’a vécu l’auteur ou si on lit la description du processus d’écriture.

Du coup, toujours en jouant sur l’effet des temporalités, on a l’impression de vivre ces instants à plusieurs reprises. Par exemple, avant de décrire un moment dont elle a choisi délibérément de nous parler, elle décrit le moment où elle note ce même instant sur un post-it pour s’en rappeler et pouvoir l’utiliser éventuellement plus tard. On se retrouve donc avec un effet d’écho sur les scènes dépeintes par l’auteur : elles se sont déjà déroulées trois fois dans la vraie vie (lors de leur réalisation, lors de la prise de note par l’auteur et lors de la rédaction du livre) et elles se rejouent sous les yeux du lecteur. Mise en abyme de la mise en abyme de la mise en abyme… vertigineux !

Pris au premier degré, ce récit autobiographiquement romancé, pourrait paraître très nombriliste, égocentré voir à certains moments purement biographiques. Ce serait pourtant une grave erreur de s’arrêter à ce niveau de lecture. Déjà parce que parler de soi, aussi intimement, c’est aussi parler des autres. Le récit autobiographique se transforme en miroir, et c’est le lecteur qui devient réfléchissant. Ensuite parce qu’à travers la narration du quotidien, Anna Dubosc interroge profondément le pouvoir de l’écrivain en ne s’épargnant aucune introspection. Toutefois, Anna Dubosc ne manque pas de pudeur et ne sombre jamais dans l’exhibitionnisme. Elle joue avec la réalité et elle a choisi de jeter son dévolu sur sa propre vie pour ce faire.

Anna Dubosc laisse planer l’impression, tout au long du livre, que « c’est le récit qui [lui] donne l’existence ». L’auteur inscrit sa propre réalité, en tant qu’être humain et en tant qu’écrivain, dans le fait d’exister dans son propre récit : pas d’existence réelle en dehors de la fiction ! La présence du personnage de Julien devient alors intéressante. En effet, sa présence dans le récit d’Anna Dubosc en fait-il une personne réelle, de chair et de sang ? Ou ne serait-il qu’un double de l’auteur avec lequel un échange intérieur s’instaurerait ? Ces échanges entre Anna Dubosc et Julien sont les plus intéressants, les plus pertinents, les plus passionnants du récit et, au fil de son développement, y prennent de plus en plus de place.