Étiquettes

, , , , , , , ,

Titre : Retour à Martha’s vineyard

Auteur : Richard Russo

Traduction : Jean Esch

Éditeur : La Table Ronde

Le poids du silence

Cette première incartade dans l’univers littéraire de Richard Russo est une révélation pour ma part. Je ne savais pas trop à quoi m’attendre, attiré par l’aura d’un auteur américain plébiscité par quelques uns de mes contacts sur les réseaux sociaux.

Le point de départ est à la fois simple et déjà vu : nous suivons les retrouvailles à Martha’s Vineyard de trois amis, la soixantaine bien tassée (66 ans grosso modo), environ 45 ans après leur dernier séjour sur ce même lieu, propriété de l’un des trois, au cours duquel l’amie avec laquelle ils étaient venus (pour laquelle ils étaient venus, plutôt, puisqu’ils étaient tous les trois amoureux de Jacy) a littéralement disparu.

Lincoln, le propriétaire de Martha’s Vineyard, revient sur « les lieux du drame » pour en faire l’état des lieux avant de le vendre. En souvenir du bon vieux temps, il y invite ses deux potes, Mickey et Teddy, dont le trio s’était formé à l’université et auquel s’était ajouté Jacy, LA femme dont ils étaient tous amoureux, sorte de quatrième mousquetaire.

Si le récit se déroule en 2015, au moment des retrouvailles de trois hommes, Lincoln, Mickey et Teddy se prennent la nostalgie des événements des années précédant la disparition de Jacy en pleine figure. Et les acceptent plus ou moins bien.

Si la fin du livre est évidemment là pour nous livrer la vérité sur la disparition de Jacy, le fil narratif de Richard Russo suit deux lignes. D’une part, celui représenté par Lincoln qui se pique de mener une enquête sur 1971 à 45 ans d’écart, suspectant son voisin (il est vrai au caractère on ne peut plus détestable), épluchant les archives du journal local, réveillant ses démons intérieurs et ceux de ses amis. D’autre part, Richard Russo nous dévoile la vie et le passé de ces trois drôles de mousquetaires aux caractères si différents.

Lincoln fait figure de rassembleur, de patriarche, aussi bien vis-à-vis de ses amis que de sa famille. C’est le consensuel de la bande, le riche propriétaire (même si la crise immobilière a mis sa situation un peu à mal, ce qui le pousse à envisager la vente de Martha’s Vineyard). Avec une femme et six enfants, il symbolise une sorte de bourgeoisie familiale mais avec un côté bienveillant et protecteur indéniable.

Teddy, c’est le gringalet de la bande, le « faiblard » qui en a souffert toute sa vie, suspecté constamment d’homosexualité parce que les gens restent à la surface des choses et ne poussent pas l’étude du caractère d’une personne au-delà de l’image qu’il renvoie, comparant cette image avec celle que les gens se font d’un « homo comme ils disent »…

Enfin, Mickey, c’est le baroudeur de la bande : tiré au sort, sur la base de sa date de naissance, pour partir en premier au Vietnam, il a fui les Etats-Unis pour ne pas faire la guerre ; rebelle indécrottable, il a monté un groupe de rock avec lequel il végète bon an mal an. Il fait un peu figure de l’éternel adolescent qui n’aurait pas changé, pas mûri, pas bougé, en 45 ans. Il symbolise une sorte de stabilité infantile, d’immuabilité rassurante.

Sur ces trois piliers, Richard Russo compose un récit sur le secret, sur la vérité, sur le mensonge. Peut-on justifier le recours au mensonge et à la dissimulation ? Même avec ses plus proches amis ? Au risque de s’en couper plus ou moins momentanément ?

Les personnages de Richard Russo sont soumis à un diktat universel : où va la primauté entre le « croire » et le « savoir » ? Lincoln croit (ou croit savoir) beaucoup de choses (et en tire de nombreuses conclusions) mais ne sait rien dans les faits (et ses conclusions n’en sont que plus bancales si ce n’est fausses). C’est Mickey qui sera chargé de délivrer ses amis du poids des événements qui se sont déroulés en 1971 et de leurs remords et/ou regrets. A ce titre, Richard Russo donne la parole à Lincoln et à Teddy mais attend la fin pour mettre Mickey sur le devant de la scène.

Ce « Retour à Martha’s Vineyard » est une réussite en tous points, sur le fond et sur la forme. Richard Russo maîtrise très clairement la structure de son roman et sait, indéniablement, raconter une histoire ! A lire.