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Titre : La saga des Cazalet – Tome 1 – Etés anglais

Auteur : Elizabeth Jane Howard

Traduction : Anouk Neuhoff

Editeur : Quai Voltaire

Saga familiale et fin d’époque

« La saga des Cazalet » couvre (à peine) un petit quart de siècle de la vie d’une famille anglaise : le tome 1, « Etés anglais », couvre les années 1937-1939, le tome 2, « A rude épreuve », couvre la Seconde Guerre Mondiale, les trois derniers tomes font courir le récit de la vie de cette famille et de ses membres jusque dans les années 50.

« Etés anglais » démarre de manière assez badine et légère. La famille Cazalet est une famille somme toute classique pour l’époque : un patriarche, à la tête d’un cartel d’entreprises, vieillissant, marié à une duchesse ; quatre enfants, une fille, célibataire, et trois garçons mariés dont deux bien installés dans la vie et travaillant dans l’entreprise familiale et un plus bohème, artiste peintre à ses heures et professeurs de métier ; des petits-enfants ; une flopée de domestiques, intendantes, nourrices… Bref, pour l’époque, rien que de bien normal.

Le ton est volontiers drôle pour montrer une certaine insouciance de l’Angleterre des années 30 face à la montée des tensions militaires en Europe et parfois grinçant quand il s’agit de dépeindre la froideur, la distance qu’il existe entre la bourgeoisie anglaise et les personnes cantonnées au service de celle-ci. Il n’y a pas de véritable lutte des classes dans le roman, mais l’aigreur des serviteurs envers les maîtres est patente.

Le style léger employé par l’auteur laisse petit à petit la place à une tension certaine au sein de la famille et qui rend compte de la progression de cette société vers la guerre. La tension ne se fait pas tant entre les membres que dans leur attitude générale.

Pour normale qu’elle soit, cette famille n’en est pas moins très « dysfonctionnelle ». Elle possède ses petits secrets qu’elle tente, maladroitement mais efficacement, de cacher aux yeux de tous. Elle joue sur tous les tableaux, en misant tout sur les faux-semblants.

La fille aînée des Cazalet, Rachel vit à demeure à Home place, la maison familiale dans le Sussex. Elle y réside en « vieille fille » célibataire, secondant sa mère, « la Duche », prenant soin de son père, de plus en plus diminué par une cécité croissante. Son secret est d’être amoureuse d’une femme, Sid. Les parents de Rachel ont beau ne rien laisser paraître, jouer le jeu comme si de rien n’était, accueillir Sid en amie, ils ne me semblent pas dupes… mais bienveillants envers leur fille.

Hugh, Edward et Rupert, par ordre décroissant d’âge, possèdent aussi leurs lots de fantômes. Hugh, rescapé de la Première Guerre Mondiale, mais blessé à la tête, traîne des migraines violentes et fréquentes. Edward, qui semble vivre une vie rêvée entouré de sa femme et de ses enfants, est l’archétype du parfait petit salaud, à mes yeux : infidèle, chasseur, antisémite, il sait aussi se révéler être un père un peu trop proche de sa fille. Enfin, Rupert, le peintre, a perdu sa première femme (la mère de ses enfants) et a épousé Zoé en seconde noce.

Zoé est un personnage intéressant dans l’univers de la famille Cazalet. Si Sibyl et Villy, les femmes respectives de Hugh et Rupert, ne sont pas des Cazalet de naissance, elles font clairement partie de la famille. Ce n’est pas le cas de Zoé : rejetée par les enfants de Rupert, mise à l’écart par ses belles-sœurs, elle ne parvient pas à se faire adoptée par les Cazalet. Son caractère très possessif de Rupert n’y est pas étranger. Elle semble laissée pour compte de la famille parce qu’elle fait un pe tout aussi pour s’en isoler.

Les histoires familiales ne sont donc pas un long fleuve tranquille mais avec Elizabeth Jane Howard, rien n’est simple ou simpliste. Elle nous dévoile petit à petit les blessures et les fêlures de chaque membre, abordant la place de la femme dans la société anglaise des années 30, du rapport employeur/domesticité (pour ne pas dire maître/esclave), de la position de la femme comme objet (aucune des belles-sœurs ne travaille, ce serait déchoir) vis-à-vis de son mari, obéissante et soumise. A ce sujet, La Duche et Rachel sont un peu à part : le caractère du père, un peu loufoque pour l’époque, légèrement décalé, coule dans les veines de Rachel, et la Duche, face justement à l’incapacité apparent du patriarche à gérer le quotidien, est bien obligée de prendre les rênes de la maison.

Toutefois, la famille Cazalet ne se limite pas uniquement à ses membres adultes. Les enfants tiennent des rôles centraux dans le récit d’Elizabeth Jane Howard. Au premier rang de ces enfants, on trouve Louise, la fille d’Edward, que les événements de ces deux étés anglais vont faire grandir à vitesse grand V. Les autres enfants ont toute leur place dans l’histoire mais Louise les survole tous. De par son histoire familiale, de par ses envies personnelles et professionnelles, de par sa liberté de penser, elle est le fer de lance de la nouvelle génération appelée à, peut-être, se fracasser sur la violence de la Seconde Guerre Mondiale.

En plus de rendre compte du déséquilibre entre deux classes sociales, le récit d’Elizabeth Jane Howard fait la part belle à la relation entre les générations : celle de William et de la Duche en patriarche/matriarche, celle de Rachel, Hugh, Edward et, certes dans une moindre mesure, Rupert en génération amenée à prendre simplement la relève de la précédente pour perpétuer la situation familiale, et enfin celle incarnée par Louise destinée à tenter de s’affranchir de la tutelle des générations précédentes, à prendre ses propres décisions indépendamment de l’héritage familial.

Une œuvre d’une telle ampleur (5 volumes, les deux premiers dépassant d’ores et déjà allégrement les 500 pages) comporte son lot de passages un peu longuets mais dès ce premier tome, on se passionne pour cette famille, en aimant ou détestant ses membres, pour cette époque et cette société en plein bouleversement. Vivement la suite !