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Titre : Le Code de la créativité

Auteur : Marcus du Sautoy

Traduction : Raymond Clarinard

Editeur : Héloïse d’Ormesson

Qui a le monopole du code ?

Qu’est-ce qui distingue encore l’être humain de l’intelligence artificielle ? La frontière entre les deux est de plus en plus fine et la réflexion qui en découle vient, ici, d’un mathématicien. Marcus du Sautoy, mathématicien, auteur d’émissions de télé britannique à succès, en est venu à se poser la question par le prisme de son métier. En effet, de plus en plus de problèmes mathématiques trouvent leur solution soit grâce à l’intervention des IA soit uniquement par l’entremise des IA.

Pour Marcus du Sautoy (et pas uniquement pour lui), les mathématiques sont associées aux arts créatifs, au même titre que la musique ou la littérature. Pour l’auteur, la beauté des arts réside pour une grande part dans la créativité dont il faut faire preuve pour aboutir à une solution, quand on parle de mathématiques, ou à une œuvre, quand on parle de musique ou de littérature.

Les IA, les ordinateurs, sont-ils capables de créativité ? Sont-ils doués pour raconter des histoires ?

La créativité peut se découper, pour Boden, en trois familles distinctes : la créativité exploratoire[1], la créativité combinatoire[2] et la créativité transformationnelle[3]. Les IA ont déjà colonisé et maîtrisé tout ce qui concerne les deux premières catégories. Reste encore le cas de la créativité transformationnelle, le cœur de la créativité, qui est à même de proposer quelque chose d’innovant, de surprenant.

C’est celle-ci qui répond pleinement aux critères posés par Marcus du Sautoy, pour la cohérence et la beauté d’un algorithme :

  1. Se composer d’instructions exprimées avec précision et sans ambiguïté
  2. La procédure doit toujours avoir une conclusion
  3. Elle doit donner la réponse pour toute valeur entrée dans l’algorithme
  4. Etre le plus rapide possible
  5. Avoir ou produire de la valeur ou de l’intérêt

C’est ce cinquième point qui devient crucial pour pouvoir encore distinguer l’intervention humaine de celle d’une IA. Autrement dit encore, les deux sont capables d’actes inconscients qui stimulent la pulsion de la création mais la conscience reste encore l’apanage de l’homme. Cette dernière consiste à analyse sa propre création : faire preuve d’esprit critique.

Donc, la question pourrait devenir : faut-il que le créateur (humain ou IA) ait conscience ou ait la volonté de créer quelque chose de nouveau ? Les IA ne créent encore aujourd’hui que parce qu’on leur en donne, à travers le code, l’instruction de le faire. Le hasard parfois inséré par les programmateurs dans les codes fait-il de ce code un code capable d’imagination ou de création ?

Le programmateur est un créateur quand il produit un code. Mais le code qui, sur la base de ces instructions, produit une œuvre est-il un créateur pour autant ? La question pourra se reposer le jour où un code créera à son tour son propre code.

Le rapport à la création (et plus particulièrement à son résultat) est aussi important : est-il consumériste ou pas ? La machine aura un rapport d’utilité commerciale avec sa création. Qui plus est, la production artistique en tant que méthode est par définition objectivable et donc codable alors que la production artistique en tant que résultat et en tant que perception de ce résultat est hautement subjective.

Marcus du Sautoy livre une analyse passionnante de ce qu’est l’art, de ce qui différencie la création de la créativité, de leurs liens avec l’inattendu ou le déterminisme. Même s’il concède aux IA la réalisation de progrès fulgurants vers la créativité, Marcus du Sautoy reste malgré tout encore assez optimiste sur le fait que l’humain conserve, en la matière, encore un peu de marge. Son analyse et sa pensée sont limpides. Et il ne se contente pas d’étudier l’état de l’art de l’IA et de la créativité au sein de la matière qui constitue son métier, les mathématiques. Il va au-delà de sa sphère de compétences en allant sur les platebandes musicales ou littéraires pour ne citer que celles-ci.


[1] La créativité exploratoire s’intéresse à ce qui existe déjà pour en explorer les frontières et repousser les limites du possible tout en s’astreignant à respecter les règles.

[2] La créativité combinatoire consiste à prendre deux outils ou constructions (mathématiques ou autre selon le domaine) afin de les assembler.

[3] La créativité transformationnelle est plus insaisissable et est de nature à provoquer un bouleversement profond de la forme d’art qui en est l’objet. C’est souvent le moment où, en mathématique, un mathématicien prouvera une théorie jusqu’alors jugée impossible comme la racine carrée de -1.