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Titre : Traverser la nuit

Auteur : Hervé Le Corre

Editeur : Rivages

Une traversée en apnée

Même si le récit d’Hervé Le Corre épouse une myriade de destins, tous plus ou moins broyés, aucun intact, deux fils ténus brillent dans cette nuit misérable : ceux de Louise et de Jourdan. Elle élève seule son fils, Sam. Enfin, seule, c’est vite dit : son ex petit copain continue à la harceler et à la violenter, sous l’œil de Sam. Lui est inspecteur, désabusé au contact des prostituées, des drogués, des malfrats qu’il côtoie, presque comme des amis.

La violence est à chaque coin de page, à chaque saut de paragraphe, presque dans chaque mot du roman d’Hervé Le Corre. Il vous prend à la gorge et ne vous relâche qu’une fois le livre refermé. Lui vous a lâché, mais ses personnages, ses histoires sombres, les violences qu’il dépeint restent longtemps en vous. Je ne suis même pas loin de penser qu’Hervé Le Corre est peut-être le seul auteur à pouvoir ancrer son récit tellement profondément en vous qu’il n’en ressortira jamais.

Le lecteur ne bénéficie d’aucun répit, le récit ne baisse jamais de rythme. Quand je titre que cette nuit se traverse en apnée, ce n’est nullement une figure de style. C’est une réalité. La densité des personnages, la force des événements qu’ils subissent, tout concourt à faire de cette lecture une expérience qui ne s’oublie pas.

Hervé Le Corre parle de gens de peu : de peu d’éducation, de peu de mots, de peu de moyens, de peu de morale, de peu d’amour propre, de peu de honte… des gens de peu, donc, mais jamais au grand jamais de gens de rien. Ils ont tous en eux quelque chose, que cette chose soit bénéfique ou maléfique.

Louise souffre dans sa chair et dans son esprit des violences conjugales et sexuelles subies du fait de son ex, du fait aussi d’autres hommes de sa vie, passés et présents… et on se dit à venir forcément. La violence conjugale se conjugue sur tous les temps : je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai qu’il faut traduire par je te frappais, je te frappe et je te frapperai. La violence se conjugue sur tous les temps et se conjugue sans fin si ce n’est jusqu’à l’ultime ponctuation, celle du poing final.

Louise et Jourdan sont deux âmes pures. La première l’est vraiment au sens premier du terme. Victime expiatoire, elle cherche une échappatoire, pour elle mais surtout pour son fils, victime collatérale de sa vie foireuse. Elle est d’une innocence bafouée par la violence des êtres humains, uniquement masculins, qui abusent d’elle. Le second l’est d’une manière assez cynique : désabusé par son rôle de témoin face à la noirceur des coupables et à la détresse des victimes, à tel point qu’il finit par oublier qu’il est du côté des forces de l’ordre qui ne le maintiennent plus du tout. Il est littéralement désemparé face à un monde qu’il ne comprend plus mais surtout qu’il ne veut plus exempter de responsabilité.

Ces deux âmes sont faites pour se rencontrer. La vie est faite pour les en empêcher.

Le récit et l’écriture d’Hervé Le Corre sont dures, impitoyables, féroces. On sent pourtant poindre derrière ses mots, une humanité qui réchauffe le cœur et fait passer la pilule amère de la société dans laquelle ses personnages se débattent, la nôtre en fait. C’est juste un somptueux chef-d’œuvre (et je n’ai que très rarement utilisé ce mot).