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Titre : Chinatown, intérieur

Auteur : Charles Yu

Traduction : Aurélie Thiria-Meulemans

Editeur : Aux Forges de Vulcain

« Asiat de service »

A travers un livre écrit comme un scénario, respectant les codes d’écriture et de présentation d’un scénario, Charles Yu livre un pamphlet au vitriol sur la réalité de l’American Dream ethnique… le revers de la médaille est particulièrement sombre.

On peut dire que Charles Yu maîtrise la forme pour laquelle il a opté pour son récit. Et pour cause : il est lui-même scénariste à Hollywood. Il est donc bien placé pour y mettre les formes. Il est encore mieux placé pour y mettre du fond. Charles Yu ne parle de rien d’autre que de ce dont il est témoin. Et victime.

Charles Yu n’a pas son pareil pour décrire un personnage intégré, avec un métier, un semblant de vie sociale et de vie de famille mais qui se sent pourtant particulièrement isolé dans un système qui le réduit à ce qu’il est (« l’asiat de base ») et qui ne l’élève pas à qui il est (un acteur comme un autre, un être humain comme un autre).

Le système cinématographique, qui n’est qu’un prétexte, un reflet du système sociétal américain, rabaisse sans cesse les gens à leurs stéréotypes raciaux associés : accents, rôles limités, genres cinématographiques auxquels ils ont accès…

Dans le récit de Charles Yu, d’une part le cinéma et les rôles décrits accentuent la réalité en grossissant le trait et celle-ci adopte les codes et les clichés édictés par le cinéma, par le système. Dans son livre, Charles Yu rend la frontière entre réalité et fiction, entre la vie réelle et celle qui est rendue par le prisme du cinéma, particulièrement fongible et perméable.

Le livre de Charles Yu prend le parti de stigmatiser le système en braquant les projecteurs sur une ethnie bien précise, les asiatiques, en les opposant non seulement aux « blancs » mais aussi aux « noirs ». Son personnage a ainsi « intériorisé un sentiment d’infériorité. Par rapport aux Blancs, évidemment. Mais aussi par rapport aux Noirs. » Un américain « noir » pourra aussi bien incarner un « noir » qu’un « américain » et sera souvent les deux en même temps. Cette non différenciation entre la couleur et la personnification d’un américain lambda pour un noir n’est pas offerte à un américain « jaune » qui restera toujours « l’asiat de service ».

Cette dernière marche entre l’ombre et la lumière, entre la figuration et le premier rôle, ils ne sont pas nombreux à l’avoir franchie et ils sont encore moins nombreux à être amené à pouvoir le faire. Et ce d’autant plus que Charles Yu dépeint un système qui s’appuie sur une véritable hypocrisie pour parvenir à ses fins. Il s’évertue à faire semblant de promouvoir les différences mais s’échine à faire sentir aux autres l’infériorité dont ils ne doivent pas s’extraire.

Le système veut perpétuer le principe de soumission qui prévaut aujourd’hui pour couper court à toute velléité d’émancipation et de différenciation. Charles Yu en démontre magistralement les effets pervers à travers le plaidoyer de Grand Frère (la seule et unique figure asiatique ayant réussi là où tous les autres ont échoué) venu à la barre prendre la défense du personnage central de Charles Yu. A l’occasion de la tribune qui leur est offerte, Grand Frère et Willis Wu font l’éloge de la différence face à la soumission, quand bien même celle-ci est provoquée par le système.

Le récit et la démonstration auxquels Charles Yu se livre sont limpides à glacer le sang du lecteur. Celui-ci est bien obligé de se poser des questions qui dérangent : Charles Yu renvoie le lecteur à ses éventuelles propres contradictions morales, le force à s’interroger sur la vision qu’il a de cette question d’ethnie et de couleur. On a beau se dire exempt de tout racisme, on est tous souvent prompt à vouloir mettre les gens dans des cases et, pire encore, à ne pas vouloir les en laisser sortir, à ne pas leur laisser la moindre chance de prouver que les stéréotypes, quand bien même ils pourraient avoir une once de réalité, n’en sont pas moins des carcans et des prisons, aussi bien pour celui qui les subit que pour celui qui les crée.

Charles Yu écrit donc aussi une ode à la liberté et à la tolérance. Brillant.