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Titre : L’agence Inter-France de Pétain à Hitler

Auteur : Gérard Bonet

Editeur : Editions Du Félin

Les piliers de la collaboration

Cet essai historique imposant (plus de 900 pages) met en lumière de manière circonstanciée, précise, complète et exhaustive (dans la mesure où les archives accessibles le permettent) l’histoire et le rôle de l’agence Inter-France créée en 1938 par Dominique Sordet.

La thèse développée par l’auteur démontre factuellement que l’agence de presse fondée à la veille de la Seconde Guerre Mondiale visait deux objectifs : servir de service de propagande auprès de la presse de province et soutenir les idées d’abord nationalistes puis vichystes puis collaborationnistes du gouvernement français.

Pour comprendre l’orientation prise par cette agence, et maintenue contre vents et marées pendant 7 ans de 1938 à 1945, il faut revenir aux motivations qui ont conduit à sa mise en place. La France de la seconde moitié des années 1930 est une France qui a connu les évolutions du Front Populaire. Mais celles-ci se sont accompagnées pour toute une frange de la population par une double crainte : celle du communisme, celle de la guerre. Celles-ci ont participé aux quatre piliers de la collaboration française : anticommunisme, antisémitisme (et antimaçonnisme), pacifisme et nationalisme. Ce cocktail pervers est sous-jacent à toute la France vichyste.

La presse qui est restée autorisée pendant la Seconde Guerre Mondiale le clame d’ailleurs haut et fort jusqu’à écrire que « les journaux comme les nôtres n’ont pas attendu 1936 pour parler social et 1940 pour penser national ».

Au sein de cette presse, les positions de l’agence Inter-France font qu’elle sera, à l’aube de l’occupation allemande, la seule agence de presse autorisée des deux côtés de la ligne de démarcation. Les articles proposés aux maisons de presses affiliées à l’agence (que ce soit en tant que fondatrices de l’agence ou comme abonnées à celle-ci) sont ouvertement orientés, de même que les mises en perspectives les accompagnant, ou que les louanges adressées à Pétain mais surtout à Laval.

Gérard Bonet base son travail sur une documentation fouillée, citée constamment : il bénéficie d’une matière abondante qu’il partage avec son lecteur. Ainsi quelques passages sont un peu roboratifs quand il détaille par le menu la liste des journaux fondateurs, celle des abonnés, celle des collaborateurs, des principaux membres actifs de l’agence…

Les conclusions qu’il en tire sont par contre édifiantes (voire terrifiantes). L’influence de l’agence sur la presse provinciale est patente. Elle s’étend sur toutes les régions, dans toutes les tendances politiques représentées par cette même presse ; l’agence diffuse sa propagande auprès de la très grande majorité des journaux français. Sa position dominante en fait un interlocuteur privilégié des allemands comme des « français » vichystes. Et force est de constater qu’elle n’a pas à forcer ses convictions pour faire ami-ami avec l’occupant et les collaborationnistes de tous poils.

Le portrait-robot de l’employé Inter-France en 1942 (période sur laquelle il y a le plus de données pertinentes : 57 personnes identifiées avec pédigrée sur 124 collaborateurs) est également intéressante. Celui-ci est « un homme issu d’un milieu aisé ou bourgeois en possession d’une solide formation supérieure (à Paris), originaire de la capitale dont l’âge s’inscrit dans la moyenne nationale, élevé dans les idées de l’extrême droite nationaliste maurrassienne, ancien combattant catholique. »

L’agence Inter-France s’est livrée à un véritable lavage des esprits via les journaux auxquels elle transmettait ses brûlots collaborationnistes. Elle va d’ailleurs jusqu’à créer une agence de dépêches et une maison d’édition pour devenir un prestataire éditorial global du régime vichyste. En influençant la presse, l’agence n’a d’autre but que de toucher l’opinion publique par ricochet.

Plus ramassé que le développement détaillé des liaisons dangereuses de l’agence de 1938 à 1945, Gérard Bonet s’intéresse toutefois aussi au devenir des principaux protagonistes de l’agence postérieurement à la libération. L’épuration est passée par là mais l’agence, liquidée officiellement en 1950, n’a pas eu droit au même traitement que de nombreux collaborationnistes, condamnés à mort ou à l’indignité nationale. Certes les deux fondateurs de l’agence sont morts avant le passage devant les tribunaux, mais il reste encore de nombreuses personnes à juger sans parler des institutions qu’étaient l’agence et ses filiales.

Pourtant, ils vont être nombreux à passer à travers les mailles du filet. La justice a pris son temps pour instruire le dossier Inter-France. Ce délai est dû entre autre au fait qu’ouvrir la porte de l’agence c’est un peu ouvrir le couvercle de la boîte de Pandore : accuser l’agence, c’est devoir envisager d’ouvrir les 250 dossiers des actionnaires, abonnés, collaborateurs de l’agence. Une gageure même en temps d’épuration. Par ailleurs, une fois venu le temps de passer en jugement, la France est entrée dans un contexte historique de « réconciliation nationale » et d’amnistie. Mais cette clémence a favorisé, a minima fortement participé à, la résurgence des idées nationalistes à partir des années 50…

Le caractère odieux des agissements de l’agence et de son principal fondateur, Dominique Sordet, ne fait pas l’ombre d’un doute. L’absence de traitement judiciaire, malgré la complexité du dossier et la modification du contexte politique, interpelle à tout le moins.

Le travail fourni par Gérard Bonet dans cet ouvrage est colossal. La masse de matériel étudié est immense et le rendu est, à l’exception de quelques passages un peu roboratifs, passionnant et impressionnant.