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Titre : Le maître et Marguerite

Auteur : Mikhaïl Boulgakov

Traduction : André Markowicz et Françoise Morvan

Editeur : Inculte

Maître, allons voir si la marguerite qui ce matin avait éclose…

Ce roman que j’avais lu au cours de ma prime jeunesse (fin d’adolescence) a laissé dans ma mémoire une trace indélébile. Je me souviens des circonstances précises qui m’avaient amené à l’époque à m’intéresser à ce livre. A la sortie d’une représentation théâtrale (oui, je sais, en 2021, cela fait bizarre de se souvenir d’une représentation in situ), la librairie du théâtre, fort bien achalandée, proposait une édition poche dont la couverture m’avait tapé dans l’œil.

Il n’est rien de dire que cette nouvelle couverture d’une nouvelle traduction ne pouvait qu’attirer mon intérêt, au plus haut point ; et ce malgré le risque, réel et avéré quand une lecture a marqué à tel point la mémoire du lecteur, de se sentir frustré et déçu à l’occasion de la nouvelle lecture.

Il n’en fut rien. Déjà parce que j’ai réellement redécouvert le texte et l’histoire. Est-ce dû à l’effacement de ma mémoire au fil des ans ou à la nouvelle traduction ? Les deux faits sont très certainement liés mais la traduction y tient un rôle plus central que la défaillance de ma mémoire…

Et puis il faut dire que le texte porte en lui-même la puissance de sa portée. La traduction d’André Markowicz et de Françoise Morvan a ceci de méritoire qu’elle parvient à le sublimer encore. Et moi qui d’habitude peine à la lecture des notes de bas de page y a pris là un réel plaisir dans la mesure où elles apportent véritablement un plus à la lecture. Elles se concentrent soit sur quelques mises en perspective du texte par rapport à la vie de l’auteur ou le contexte culturel russe soit sur l’explication des noms propres traduits par André Markowicz et Françoise Morvan. Ceux-ci ont un vrai rôle dans le récit de Boulgakov et comportent de nombreux jeux de mots que la traduction en français permet de saisir, avec l’aide des notes.

Tout ceci étant posé, le récit de Boulgakov est brillant. Dans sa forme, il traite du fond par l’absurde en imaginant l’irruption du diable à Moscou. Celui-ci surgit au milieu des moscovites avec la volonté d’étudier ce peuple en le provoquant ouvertement, en le mettant en péril, provoquant des quiproquos et des situations burlesques ou décalées.

Si Boulgakov et le diable n’épargnent personne du ridicule, la plume du premier s’attaque à l’establishment russe et au pouvoir alors que le second s’en prend plus précisément à l’intelligentsia culturelle moscovite. Il n’en reste pas moins que l’un (establishment) et l’autre (intelligentsia) ne sont que le reflet l’un de l’autre. Ils se répondent et se renvoient la balle. Ce jeu de ping-pong accusatif ne laisse personne intact.

« Le Maître et Marguerite » est un roman sur la lâcheté que Boulgakov met en exergue comme le pire des péchés à ses yeux. Elle sourd de toutes les situations provoquées par le diable. Seule Marguerite et le Maître s’en sortent aux yeux de Boulgakov malgré leurs origines sociales non populaires.

L’épilogue écrit par Boulgakov parachève son œuvre en prenant le contrepied, ou presque, des 545 pages qui précèdent. Il s’en sert pour tordre les vérités précédemment écrites pour les faire rentrer dans les cases de la raison comme le fait la police ou l’état pour tenter d’expliquer ce qui s’est passée… il est comme une ultime allégorie des agissements du pouvoir russe qui tort la réalité pour la plier à sa main plutôt que d’accepter la réalité telle qu’elle est et s’en accommoder. Les réalités alternatives proposées par le pouvoir russe de l’époque nient la vérité de leurs perversions, de leurs turpitudes qui ont fini par faire le lit de leur défaite politique autant qu’idéologique.

Mais si on frotte le récit de Boulgakov à la réalité moderne de l’état russe, on est en droit de se demander ce qui a vraiment changer depuis la parution de son livre.

En tout état de cause, et malgré l’ampleur de ce récit et sa taille, n’hésitez pas à profiter du très beau travail de traduction opéré via les éditions Inculte.

« Ça, c’est ce qu’il y a de plus simple ! répondit-il. Si vous connaissez la cinquième dimension, ça ne vous coûte pas grand-chose d’élargir un espace aux limites souhaitées. Je vous dirai plus, chère madame, le diable sait jusqu’à quelles limites ! Remarquez, continuait l’intarissable Koroviev, j’ai connu des gens qui non seulement n’avaient aucune idée de la cinquième dimension mais qui, en général, n’avaient aucune idée de rien et qui faisaient néanmoins des prodiges dans l’élargissement de l’espace. Ainsi, par exemple, un citadin, à e qu’on m’a raconté, après avoir reçu un appartement de trois pièces au Zamliany Val, sans la moindre cinquième dimension ou autre chose de nature à vous rendre chèvre, l’a illico transformé en en quatre pièces juste en mettant une cloison dans l’une des pièces.

Ensuite, il l’a échangé contre deux appartements distincts dans deux quartiers de Moscou – l’un de trois pièces et l’autre de deux. Vous m’accorderez que ça en fait cinq. L’appartement de trois pièces, il l’a échangé contre deux appartements de deux pièces et il est devenu le propriétaire, comme vous le voyez, de six pièces, certes éparpillées à travers tout Moscou. Il s’apprêtait déjà à effectuer la dernière volte, la plus éblouissant, après avoir mis dans le journal qu’il échangeait six pièces dans différents quartiers de Moscou contre un logement de cinq pièces au Zemliany Val, quand son activité, pour des raisons indépendantes de sa volonté, s’est vue stoppée. »