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Titre : La dixième muse

Auteur : Alexandra Koszelyk

Editeur : Aux Forges de Vulcain

Ode à la poésie

J’avoue, j’en ai bavé. Pas vous, mon amour ? Si j’en ai bavé, ne vous méprenez pas, ce n’est pas à la lecture de ce petit bijou mais bien pour la rédaction de ce billet. Après avoir terminé ce roman, plein d’images, de sensations, d’impressions se percutent dans ma tête. A tel point que je ne sais ni par où commencer, ni comment poursuivre, ni la meilleure manière de finir…

Peut-être faut-il commencer par la conclusion à savoir l’idée globale qui se dégager de ce récit : la poésie, ici celle d’Apollinaire, mais c’est valable pour la poésie dans son ensemble, est le genre littéraire qui, par essence, abolit les frontières de l’espace et du temps.

Florent, un homme, somme toute relativement classique pour ne pas dire banal, croise la route de la tombe d’Apollinaire au cimetière du Père-Lachaise. Obnubilé par la figure d’Apollinaire , Florent va mener sa propre enquête sur le poète, décédé depuis un peu plus de 100 ans. La poésie et le lien qu’il crée avec Apollinaire vont tisser un fil centenaire qui va relier la vie d’Apollinaire à celle de Florent. Ce dernier est alors amené à faire des rencontres dont on ne sait plus trop si elles ont lieu au moment du récit ou au début du XX° siècle.

En abolissant ainsi l’espace et le temps, Alexandra Koszelyk rend son récit dynamique, fantastique, poétique, ésotérique, fantasmagorique. Elle le rend possible et crédible. Passé et présent se mêlent pour prendre Florent, son corps et son esprit, comme médium de communication entre eux.

Alexandra Koszelyk alterne subtilement les chapitres narrant l’enquête et les découvertes de Florent et ceux qui évoquent Apollinaire à travers différentes figures qui l’ont côtoyé intimement : Pablo Picasso, Marie Laurencin, Madeleine Pagès, sa mère, Jacqueline Kolb ou bien entendu Lou.

La poésie, sous la plume d’Alexandra Koszelyk, est aussi l’art qui, par excellence, permet d’exprimer la nature intrinsèque des êtres humains et de leurs sentiments. Mais elle le fait aussi bien à travers les mots qu’elle utilise que les sensations qu’elle provoque, les images qu’elle crée. Elle le fait en s’adressant à l’inconscient de celui qui reçoit les poèmes. « Quelque chose m’échappait et m’ensorcelait : jamais je n’avais été aussi proche de mon essence. » La poésie touche à l’intime, à l’être profond. Elle s’enracine dans l’humain.

La poésie représente également un lien direct avec la terre, avec la nature… et donc avec les corps. La sensualité qu’elle véhicule est une de ses principales composantes. Apollinaire était un amoureux, au sens premier du terme : plein et entier, sincère mais sans exclusivité. Il possédait cette capacité à aimer sans contrainte, sans restriction. La poésie est totale : elle exprime tout ce qui est humainement possible d’évoquer.

Alexandra Koszelyk exprime tout cela et bien plus dans son roman. Elle dit aussi ce que représente l’acte de création auquel elle se livre, du rapport qu’elle voit dans la relation entre l’auteur et son lecteur à travers son texte. Elle explore le rapport entre fiction et réalité, entre roman et vérité.

C’est beau, c’est envoûtant, c’est subtil. C’est poétique et sublime, à l’image des dernières pages qui évoquent Gaïa et les légendes de la terre nourricière qui fertilise et alimente le poète. Rien que pour ces pages-là, le livre vaudrait déjà le détour. Et le reste est à l’avenant.

« Un auteur n’est rien sans un texte, et un texte n’est rien sans un lecteur ; c’est lui qui le tire des abîmes, qui lui permet de métamorphoser l’encre noire et sèche en un univers luxuriant ; l’imaginaire du lecteur permet à ces êtres de papier de grandir, de prendre leur souffle, de faire leurs premiers pas balbutiants. […] C’est le pouls du lecteur qui imprime aux personnages leurs battements de cœur, ce sont leurs yeux qui distillent dans l’iris des protagonistes la braise essentielle. »

« A cette époque, je compris qu’on ne change jamais la nature d’un être, il peut parfois sortir de ses sentiers, mais, très vite, il retourne vers ce qu’il connait. Les variantes demeurent éphémères, donc mensongères ; la vérité, elle, se polit avec le temps, elle a besoin d’espaces pour grandir et s’ancrer dans la réalité. »