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Titre : L’hôtel de verre

Auteur : Emily St. John Mandel

Traduction : Gerard De Cherge

Editeur : Rivages Noir

Un hôtel au pied d’argile

La pyramide de Ponzi[1], ça vous parle ? Madoff, ça vous dit quelque chose ? En cas de besoin, je vous ai mis un petit rappel en bas de page, mais elle n’est pas indispensable pour apprécier le roman d’Emily St. John Mandel.

Déjà parce que le récit s’attache avant tout aux personnages, à leurs personnalités, leurs penchants, leurs fragilités. Bref, Emily St. John Mandel s’intéresse avant tout au pourquoi plutôt qu’au comment. « L’hôtel de verre » n’est donc pas avant tout un polar mais un vrai roman social voire, n’ayons pas peur des mots, sociétal. Il mêle habilement tout ce qui rend ce type de montage financier possible : ses rouages et les êtres qui gravitent autour, ses parasites en quelque sorte, qu’il s’agisse des concepteurs, des opérateurs ou des acteurs, involontaires, du système.

Emily St. John Mandel chapitre son récit par séquences, chacune évoquant une voie parmi les protagonistes : escroc, entourage de l’escroc, employés de l’escroc, victimes de l’escroc. La figure de l’escroc rythme tout le récit : omniprésente, elle cherche à expliquer en quoi celle-ci possède un tel pouvoir d’attraction que personne ne voit le démon derrière la face angélique.

Le cas des employés de l’escroc est particulièrement intéressant. En plus de donner leur point de vue, ils créent un effet de tragédie antique dans laquelle ils tiendraient le rôle du chœur, endossant la lourde tâche d’annoncer la catastrophe. Ce chœur est au centre du système : à la fois partie prenante de celui-ci et oracle, donc avec un regard « extérieur », il est à même d’avoir cette sentence définitive sur la situation et sur lui-même à travers l’un de ses membres : « Il avait toujours adoré, en secret, les manigances su Seize, le sentiment d’appartenir à un cercle d’initiés, d’opérer en dehors des limites de la société, peut-être même en dehors des limites de la réalité proprement dite – y avait-il une différence, au fond, dans l’ordre universel des choses, entre un transaction qui a réellement eu lieu et une transaction qui paraissait avoir eu lieu ? ».

Vous avez là, résumé en une phrase, toute la perversité d’un système financier, exprimé par un de ses propres rouages.

Et comme Emily St. John Mandel s’attache plus aux être humains qu’aux fonctionnement de l’arnaque, la tragédie qu’elle écrit est forcément habitée par les fantômes des victimes, mortes, qui reviennent hanter certains des protagonistes.

L’auteur parvient à faire de son récit autre chose qu’un alambiqué cours de finance perverse : elle humanise un univers qui manque cruellement de la perception de l’autre, qui érige l’argent en dieu et les courtiers en prophètes. En faisant cela, elle chope le lecteur mais doucement pour l’emmener avec elle au plus profond de son récit. La descente n’en est que plus terrifiante.


[1] montage financier frauduleux qui consiste à rémunérer les investissements des clients essentiellement par les fonds procurés par les nouveaux entrants. Si l’escroquerie n’est pas découverte, elle apparaît au grand jour au moment où elle s’écroule, c’est-à-dire quand les sommes procurées par les nouveaux entrants ne suffisent plus à couvrir les rémunérations des clients