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Titre : L’usine

Auteur : Hiroko Oyamada

Traduction : Silvain Chupin

Editeur : Christian Bourgois

La lutte déclasse

Evoquer ce récit n’est pas chose aisée. On se trouve là à la croisée de plusieurs chemins narratifs : à la fois anticipation, polar et pamphlet voire terreur… il semble assez inclassable.

Pourtant, il porte un message fort, évident quand bien même la narration n’est pas limpide – à ce titre la fin semble un chouïa rapide et laisse un arrière-goût d’inachevée –, sur le monde du travail.

Trois personnes se retrouvent embauchés dans une usine de la taille d’une ville. Perdues dans son immensité, ces personnes le sont aussi pas mal dans leur emploi. L’une d’entre elle est affectée à la correction des manuscrits. Pour ce qui est des textes, ils traitent de tout et de n’importe quoi, surtout de tout et encore plus de n’importe quoi. La deuxième d’entre elle est recrutée pour étudier la pose de mousse sur les toits du complexe industriel, aucune obligation de résultat. La troisième est employée à la destruction des documents.

Aucune d’entre elle n’est capable de trouver une signification à son travail, pas plus que le lecteur, mais toutes s’y attèlent du mieux qu’elles peuvent, sans soucier de la finalité de leurs tâches, en tout cas, pas ouvertement. Pourtant, le doute s’installe en elles autant que l’habitude et la routine. Hiroko Oyamada laisse les interrogations et le questionnement au lecteur. C’est peut-être là que réside la principale difficulté du récit : l’auteur offre beaucoup de libertés d’interprétation au lecteur en lui dévoilant finalement peu de chose et sans réellement clore son histoire, lui mettre une vraie fin.

Et malgré tout, ce choix de laisser une ouverture, un libre arbitre au lecteur correspond bien au sentiment d’insécurité et d’incertitude qui sous-tend tout le livre. Mais le malaise qui en naît chez le lecteur n’est pas tempéré par un sentiment de compréhension et de plénitude qui devrait en découler.

Reste alors la puissante, mais subtile, charge contre le monde du travail, son aspect abrutissant, avilissant, incohérent, absurde… En cela le roman d’Hiroko Oyamada est parfaitement réussi, mais il aurait pu être un tout petit peu plus abouti ou achevé. Cela reste malgré tout un roman prenant et passionnant qui atteint son but dans ce qu’il a à dénoncer.

Le twist final, qui conserve malgré tout une grande part de mystère, lève une partie du voile sur la présence de l’oiseau, mazouté, de la couverture. Mais là encore, l’auteur laisse le lecteur face au choix qu’il fera sur sa compréhension de ces évènements. La déshumanisation des employés, à travers l’absurdité de leurs tâches, l’absence totale de toute logique ou de but, n’en devient toutefois que plus prégnante, jusqu’à éteindre toute volonté de révolte de leur part.

Et pourtant, malgré mes quelques réserves, le livre continue à vivre en moi, longtemps après l’avoir refermé. C’est dire que celles-ci ne sont pas rédhibitoires et qu’il vaut le détour.