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Titre : La doctrine Guerrassimov

Auteur : Patrick de Friberg

Editeur : Changer d’Ere

What’s up doc(trine) ?

Patrick de Friberg fait son lit dans une littérature de genre qu’il est bien placé pour connaître : l’espionnage. J’avoue avoir un faible pour ses récits que j’ai pu lire. Après avoir apprécié « Nous étions une frontière[1] » et « Le codex des espions », cette « Doctrine Guerrassimov » ne dépareille pas dans sa bibliographie.

Si la guerre est toujours froide, elle prend des allures toutefois plus modernes. La manipulation des hommes, et leurs luttes physiques, souvent à mort, a petit à petit laissé la place à une autre forme de manipulation : celle des esprits. La fake news, la rumeur, la petite graine complotiste sont les nouveaux agents 007, avec permis de tuer les esprits et la liberté de penser, d’agir, de décider…

On pourrait dire que les anciennes méthodes ont toujours le vent en poupe mais qu’elles sont mises au service de moyens techniques modernes. L’idée de l’espionnage moderne ce n’est donc pas tant d’influer sur le présent que de planifier l’avenir, à plus ou moins court terme. En ce sens, Patrick de Friberg ne cherche pas à expliquer au lecteur comment les choses se sont passées ou se déroulent mais comment ce qui se déroulera dans l’avenir à pu être mis en place et orchestré.

En plaçant son action dans un temps contemporain et dans un espace familier, en France, Patrick de Friberg s’offre le luxe de pouvoir évoquer les gilets jaunes, les élections présidentielles dans une atmosphère tout de même internationale où les chantres de la manipulation sont les russes qui s’immiscent, grâce à leurs « fermes à trolls », dans toutes les strates de la société française. Ces fermes à trolls concentrent tout ce que la Russie compte de cerveaux aptes à créer des fake news, à manipuler les informations et à propager tout cela pour faire et défaire les êtres humains, les soumettre à leur pouvoir pour mieux en faire ce qu’ils veulent.

Les agissements des services d’espionnage ont beau évoluer, leurs objectifs restent toujours les mêmes : obtenir assez de mainmise sur les personnes pour leur faire faire ce qu’ils veulent. La fin justifie les moyens ou, comme l’écrit Patrick de Friberg : « Nos choix s’expliquent par l’Histoire, jamais par la morale. ». Mais cette nouvelle forme d’espionnage possède un nouvel atout dans sa manche : c’est une guerre qui se fait discrète, qui avance cachée et qui ne se révèle à sa victime que quand il est trop tard. « Jamais dans l’Histoire, une telle capacité à propager l’information pour déstabiliser, instiller le doute envers les élites, promouvoir la haine et la lutte des classes, opposer les générations n’avait atteint un tel niveau. La guerre était déclarée mais seul l’attaquant en était informé. »

On peut au choix se laisser porter par l’histoire et n’y voir qu’un roman de genre, ma foi parfaitement distrayant et intelligemment construit. On peut aussi aller au-delà de ce premier niveau de lecture et y trouver de quoi mieux appréhender le jeu manipulateur dans lequel nous sommes des pions qui connaissent d’autant moins les règles qu’ils n’ont pas conscience d’en faire partie. C’est là que réside le vrai risque de cette nouvelle forme de menace : n’en connaissant pas l’existence, on n’en prend la mesure que quand il est trop tard.

Doctement recommandé.


[1] L’éditeur de ces deux livres ayant mis la clef sous la porte, espérons qu’ils seront un jour à nouveau disponibles