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Titre : La Famille

Auteur : Suzanne Privat

Editeur : Les Avrils

On ne choisit pas sa famille...

La famille… quel magnifique concept quand il ne rime pas avec enfermement, autarcie, effacement de l’individu au nom du groupe… au nom de la secte.

Intriguée par la permanence de certains patronymes dans les connaissances de ses enfants, Suzanne Privat a mené l’enquête autour de ces noms, qui revenaient sans cesse, liés les uns aux autres par de nombreux liens familiaux. Le moins qu’on puisse dire est que Suzanne Privat est tenace, pugnace et intelligemment subtile.

Outre l’enquête à proprement parlé, Suzanne Privat y mêle les pensées que celle-ci provoque chez elle en rapport avec sa propre vie, son propre sens de la famille, son rapport à ses filles et au degré de liberté qu’elle est prête à leur donner.

Toutes ces questions, Suzanne Privat se les pose à cause de ce qu’elle trouve petit à petit sur « la Famille » et son fonctionnement. Elle découvre que quelques familles vivent, en dehors de leur travail et de l’éducation des enfants, en totale autarcie. Non seulement ils n’ont pas de relations avec « l’extérieur » mais en plus ils se marient et se reproduisent entre eux. Ils fonctionnent, depuis plus de cent ans comme une secte.

Au début était une utopie janséniste imaginée à la fin du XIX° siècle reposant sur l’endogamie entre huit familles.

Cette règle a toujours été respectée jusqu’à aujourd’hui et elle continue à l’être. Suzanne Privat a tenu à ou a dû modifier certains des patronymes pour garantir un certain anonymat. Mais cette endogamie a été poussée à l’extrême, jusqu’à scléroser les membres de la « Famille », les assujettir, surtout les femmes et les enfants, à une mainmise patriarcale transmise de génération en génération. La « Famille » fonctionne un peu comme une prison, certes dorée pour certains, dont quelques personnes ont réussi à s’enfuir mais à laquelle on n’échappe jamais vraiment complètement. Comme si la manipulation était totale sur les esprits de ses membres.

Au cours de son enquête, Suzanne Privat a pu, avec beaucoup de difficultés, rencontrer des exilés, des traîtres à la « Famille ». Ce qui leur est reproché c’est d’avoir voulu inverser le rapport de force. Si la « Famille » efface les individus au profit du groupe, les fuyards, au contraire, veulent faire revivre la personne unique qu’ils sont mais n’ont jamais pu être.

Le plus marquant dans le fonctionnement de la « Famille » c’est qu’il semble figé dans le marbre, impassible depuis sa mise en place au XIX° siècle, trempé dans le formol, hermétique aux évolutions sociétales. Mais l’isolement peut être pesant. C’est ce qui ressort des témoignages recueillis par Suzanne Privat.

« C’est pour eux que je veux me battre, et pour tous les autres qui grandissent dans cette « secte ». Je voudrai que les gosses d’aujourd’hui puissent vivre leur vie comme ils l’entendent, qu’ils n’aient pas peur du Monde et qu’ils le connaissent suffisamment pour ne pas s’y sentir comme des aliens. Je ne veux pas qu’ils renoncent à leur foi. Juste qu’elle ne les enferme plus. »

« Pour certains, c’est même impossible d’avoir envie de la fuir, parce que c’est très confortable une famille, et particulièrement celle-ci, où tu as plein de copains de ton âge qui sont exactement sur la même longueur d’onde que toi, où on te répète H24 combien c’est cool d’être les élus de Dieu. Où les valeurs sont belles : solidarité, amitié, partage. Le problème, c’est que tu es dans une sorte de placard capitonné, bien douillet. Et on te fait comprendre toute ton enfance que tu n’as pas le droit d’en sortir. Tu as beau crier dans ton placard, on ne t’entend pas. A l’extérieur, personne ne sait même que tu es là. »

Le second extrait montre bien comment les deux côtés de la même pièce cohabitent, que la pièce tourne à grande vitesse sur sa tranche sans qu’on sache de quel côté elle va tomber. Tout est une question de perspective : au sein de la « Famille » on n’y verra que les aspects positifs, à l’extérieur on se concentrera naturellement sur les aspects négatifs de son fonctionnement.

A la fin reste un cauchemar uchronique sans queue ni tête.