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Titre :A rude épreuveConfusion
Auteur :Elizabeth Jane HowardElizabeth Jane Howard
Traduction :Cécile ArnaudAnouk Neuhoff
Editeur :La Table RondeLa Table Ronde

A la guerre comme à la guerre

Nous avions laissé la famille Cazalet à l’aube de la Seconde Guerre Mondiale. Les deux tomes objets de ce billet couvrent les 6 années de guerre. Ce n’est en rien une vision historique de la guerre mais bien le récit d’années sombres vues du cœur même d’une famille britannique, certes excessivement aisée et privilégiée, mais soumise aux mêmes aléas que tout un chacun. Le prisme de la famille aisée, avec une ribambelle de membres des plus vieux aux plus jeunes, des domestiques, des amis qui vont et viennent, permet essentiellement à Elizabeth Jane Howard de diversifier à l’envi les points de vue, les situations, les caractères. En quelque sorte, la richesse de la famille Cazalet rejaillit sur celle du roman.

Ces deux tomes sont un peu moins « chorale » que le premier (voir ici). La structure narrative est un peu différente : là où il n’y avait pas de voies prépondérantes dans la narration, l’auteur alterne maintenant les chapitres, donnant voie à tour de rôle à trois des filles Cazalet, Louise, Polly et Clary, puis intercalant un chapitre plus familial qui permet d’avoir quelques nouvelles de membres moins essentiels à l’histoire.

On sent que dans ces deux tomes, tout tourne autour de Louise, Polly et Clary. Elles portent un regard d’enfant ou d’adolescente sur le monde des adultes, en pleine guerre mondiale. « A rude épreuve » balaie une période plus dense que « Confusion », le premier allant de septembre 1939 à l’hiver 1941 et le second repartant de mars 1942 à mai 1945.

Si chaque tome livre son lot d’épreuves, le premier, avec l’entrée dans la guerre, comporte un côté plus sombre que le second, se terminant sur la sortie de la crise mondiale. « Confusion » s’attache beaucoup plus aux jeux des sentiments entre les protagonistes et crée de nombreux trios sans pour autant écarter les drames qui jalonnent la vie des Cazalet. Je ne vous dévoilerai rien de ceux-ci mais ils touchent autant les adultes que les enfants.

Les hommes sont assez effacés et, dans le cas contraire, n’ont que rarement le beau rôle : le patriarche décline de plus en plus, les frères présents ne s’entendent pas nécessairement pour maintenir l’entreprise familiale de production de bois, l’un d’eux est non seulement un coureur de jupon mais il est en plus doublé d’un pervers attiré par sa propre fille, le troisième frère est porté disparu en France… Le seul vrai personnage masculin totalement positif est Archie, l’ami d’enfance de Rupert, le frère porté disparu. C’est par lui que se crée et se maintient un certain lien entre les membres de la famille.

Du côté des femmes, la Duche (la femme du patriarche) est mise en retrait, l’âge aidant. Sybil, la femme de Hugh, l’un des autres rares personnages masculins à avoir un caractère positif, est mourante, atteinte d’un cancer mal diagnostiqué, Rachel n’assume pas son homosexualité et ses relations avec Sid s’en trouvent malmenées, les filles se cherchent, professionnellement, humainement, amoureusement…

Les hésitations amoureuses ne sont toutefois pas l’apanage exclusif des adolescentes. Leurs mères et leur tante ne s’évitent aucun des affres de la passion : Villy (et sa sœur Jessica) s’amourache d’un musicien, Rachel ne voit pas Sid tomber dans les bras d’une toute jeune femme, Clary et Polly se battent presque pour le cœur d’Archie, Louise, malgré son mariage, malheureux avec un peintre plus âgé qu’elle, se nourrit d’aventures tragiques… Voilà les trios amoureux plantés dans un décor de guerre, comme si l’existence même de celle-ci rejaillissait sur les cœurs et les sentiments, empêchant de facto quiconque d’être heureux.

La saga des Cazalet reste une merveilleuse et vaste chronique des années 30 et 40 (en attendant la suite de la saga) en Angleterre, écrite dans un style élégant et fluide, avec une vraie passion pour ses personnages de la part d’Elizabeth Jane Howard.

Celle-ci axe ses romans sur les personnages féminins, plutôt jeunes, évoque l’homosexualité du point de vue féminin à une époque où les mœurs n’avaient encore rien de libres, où la place de la femme n’était pas nécessairement ailleurs qu’à la maison (aucune des mères ne travaille, seules les filles se dirigent vers une vie professionnelle indépendante), où il est encore question de domesticité. Pour autant ce ne sont pas des romans féministes ni révolutionnaires : ils témoignent d’un changement dans la société britannique.

Comme l’a dit superbement un critique : « c’est le portrait d’un monde qui prend le thé au bord de l’abime ». Mais la jeune génération des Cazalet est là pour prendre la relève : elle est prometteuse mais vit des heures sombres qui pourraient rejaillir sur leurs destins. Vivement la suite ! Et ça tombe bien : elle arrive en octobre.