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Titre : Un baiser qui palpite, là, comme une petite bête

Auteur : Gilles Paris

Editeur : Gallimard

La vie pas si rêvée des ados

A travers une galerie de portraits de lycéens, Gilles Paris aborde l’épineux sujet du harcèlement. Celui-ci est protéiforme, il s’insinue aussi bien dans la sphère publique (le lycée, les soirées, les réseaux) que dans la sphère privée (abus sexuels au sein de la cellule familiale, indifférence des parents, souvent dépassés ou aveugles ; ce n’est d’ailleurs pas un hasard que ce soient les adolescents qui s’expriment dans le livre et que les adultes restent en retrait sauf quand il s’agit d’incarner une autorité répressive voire une « justice » quelque peu aveugle).

A partir du suicide d’Iris, traitée comme une pestiférée dans le milieu scolaire, les voix de plusieurs personnes ayant côtoyé l’adolescente vont permettre à l’auteur d’une part de rétablir une certaine vérité sur Iris et d’autre part de montrer, via les différents récits, les formes que peuvent prendre les dérives auxquels se livrent certains et subies par d’autres, les victimes pouvant devenir bourreaux et inversement.

C’est d’ailleurs un des points essentiels du roman : le manichéisme n’existe pas quand on parle d’adolescents. Ceux-ci sont au mieux ébréchés, au pire brisés. Tom et Emma, les deux jumeaux, se sentent sur une corde raide : la seconde ne parvient pas à se défaire de cette gémellité pour vivre une histoire d’amour avec Solal, le beau gosse du Lycée, convoité par Chloé pour qui la fin (piquer Solal à Emma) justifiera les moyens (la décrédibiliser, pour reste soft, auprès du lycée quitte à la pousser à bout) ; le premier se noie littéralement dans l’alcool, se cherchant sexuellement et n’assumant pas ce qu’il ne serait pas aussi bien que ce qu’il pourrait être. Timothée fait preuve d’une violence envers ses camarades qu’il a appris au sein de sa famille, son père battant sa mère. Gaspard s’enivre d’alcool et de sexe pour oublier son adolescence. Iris, avant de suicider, s’est comportée en adolescente délurée et totalement perverse pour mieux coller à l’image que les gens se faisaient d’elle.

Bref, tout ce petit monde cherche à se conformer avant tout, non pas à l’image qu’ils véhiculent mais à celle que les autres ont d’eux et leur renvoient, comme s’il n’existait aucun autre schéma pour eux. Le cercle vicieux est en place… Sexe, alcool, drogue et violence (physique et morale) : la tétralogie morbide est de sortie !

Si Gilles Paris ne livre pas nécessairement le récit le plus crédible qui soit, il n’en est pas moins cohérent et détricote avec une certaine acuité les rouages qui font que des adolescents aujourd’hui en arrivent au suicide et à la dépression quand ils ne trouvent pas la force de passer à l’acte. Le récit est glaçant et pourtant il comporte sa part d’optimisme. Parce que Tom, Emma, Gaspard ou Sarah, l’autre amie d’Emma, prouvent qu’on peut prendre conscience de la spirale infernale que les réseaux, alimentés par la jalousie, le mal-être ou l’expérience familiale, représentent.

Alors oui, pour me répéter, ce n’est pas toujours crédible, mais ce qui ressort avant tout de ce roman, c’est son côté « pédagogique », aussi bien pour les ados que pour des parents confrontés à ces problématiques. Le récit n’évite pas le happy ending, sauf pour Iris, c’est trop tard pour elle, mais Gilles Paris ne le surjoue (ou ne le surécrit) pas. Il y a toujours chez Gilles Paris une sensibilité et un amour pour ses personnages qu’il veut toujours sortir de l’ornière. Un des fils conducteurs des récits de Gilles Paris tourne autour de la question de l’inné versus l’acquis, de l’atavisme et de la résilience. Cela explique certainement pourquoi il n’enterre jamais totalement ses protagonistes, pourquoi il reste, un peu parfois contre vents et marées, un éternel optimiste. Cette sensibilité s’exprime à travers la poésie dans laquelle il pioche d’ailleurs le titre du livre, tiré d’un poème de Rimbaud.

Est-ce que tout ce qu’il écrit est représentatif (ses adolescents sont friqués, éduqués, déjà blasés de la vie à 15 ans) ? Il y a d’autres caractères, d’autres situations de vie, mais les comportements qu’il décrit sont certainement répétibles dans tous les milieux, dans toutes les situations : ce qui est engendré ici par le désœuvrement et l’ennui le sera ailleurs par d’autres leviers.

A défaut de répondre à toutes celles qu’il évoque, Gilles Paris pose les bonnes questions. A nous de les voir, de les comprendre et de les partager avec nos adolescents. C’est notre responsabilité de parents. Et ça fout les chocottes !