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Titre : Indésirable

Auteur : Erwan Larhrer

Editeur : Quidam

Un bulldozer nommé indésir

Erwan Larhrer prend un parti pris audacieux, parfois horripilant à la lecture, mais qui a le mérite de coller parfaitement à son propos. Dès qu’il parle de son personnage principale, l’indésirable du titre, il prend soin de dégenrer les pronoms, les adjectifs, bref tout ce qui s’accorde « traditionnellement » en genre et en nombre comme on dit : iel, elui, sür, aimæ, surpriz… Il faut dire que son personnage principal fait tout pour taire son genre. Non pas parce qu’iel en aurait honte, non. Tout simplement parce qu’iel n’en a pas.

Et son incursion dans un patelin paumé de la province française, amenant argent, gloire et renommée au dit village, avec ses secrets sciemment entretenus sur l’origine de sa richesse, sur son passé, sur sa personne autant que sur sa personnalité, n’est pas sans provoquer des remous dans toutes les strates de la société locale, économique, politique ou sociale, ou auprès de tous les caractères, renfermés, colériques, introvertis et extravertis, homophobes ou transphobes, opprimés et oppresseurs… Iel agit comme le randonneur qui donnerait un vilain coup de pied dans la fourmilière locale.

Mais au-delà de traiter simplement de la différence au sein de notre société, le livre voit plus loin. Il n’y a pas que la question du rejet qui intéresse Erwan Larhrer. La solitude devient un thème central avec l’autre question consubstantielle qui y est associée : comment résoudre le problème de la solitude ?

Déjà, peut-on vivre sans aimer les autres ? Etre une victime de rejet est une chose, que ce soit en le provoquant volontairement ou en le subissant. Rejeter les choses dans le simple but de se protéger soi-même est un choix, certes, mais un si triste choix. Dans le seul but de rompre avec cette solitude, peut-on forcer l’amour des gens à coup de largesses financières quitte à « acheter » cette amitié ?

Et par là, peut-on faire ou vouloir faire le bonheur des autres contre leur volonté ? L’enfer est pavé de bonnes intentions, dit-on communément. Tel est peut-être le destin de notre personnage principal. Je dis « notre » parce qu’en étant dégenré, iel peut être tout le monde… En posant des questions universelles à travers un personnage non genré, Erwan Larhrer veut bien nous signifier que la question du genre ne régit pas le reste. Les questions qui nous hantent sont bien les mêmes qui que nous soyons.

Et on peut dire que pour cacher sa véritable personnalité, le personnage principal n’y va pas par quatre chemins, quand bien même ils mèneraient tous à l’enfer romain… Elle ne s’embarrasse ni de morale ni de bons sentiments : la fin justifie les moyens, à ses yeux en tout cas, au risque de rester fermée aux autres. Cela étant dit, on ne peut lui nier une volonté farouche de faire preuve d’altruisme, maladroitement certes, mais avec un réel souci d’apporter de l’aide à son prochain. Iel va même jusqu’à s’attacher à des ami.e.s…

A quelques endroits, volontairement ou involontairement ?, Erwan Larhrer parle de son personnage à la troisième personne du singulier… au masculin… Dans la mesure où ces passages ne sont qu’épisodiques, ils me semblent relever de l’anecdote ou de la coquille. Mais on ne sait jamais avec les auteurs… ils savent parfois se révéler facétieux.

Ils savent aussi se montrer inventif pour gommer la notion de genre. Cela étant dit, le fait de dégenrer personnage, et donc vocabulaire, comme déjà évoqué en début de billet, peut se révéler parfois un frein à la lecteur (frein dans le sens de ralentisseur, ce n’est pas rédhibitoire). Et je comprends que ça puisse agacer, gêner, perturber, contrarier… Mais il me semble d’une part que c’est une question de réflexe et d’habitude à acquérir au fil du temps, de plus en plus de livre étant écrit de manière non genrée. Et que d’autre part, dans le roman d’Erwan Larhrer cela va au-delà de la simple figure de style (même si cela relève aussi de l’exercice de style), c’est en totale adéquation avec son sujet.