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Titre : Se cacher pour l’hiver

Auteur : Sarah St Vincent

Traduction : Eric Moreau

Editeur : Delcourt

Les bourreaux se cachent pour ne pas mourir

Kathleen vit en recluse au fin fond de la montagne. L’isolement qu’elle s’impose provient de la culpabilité qu’elle ressent suite à un accident ayant coûté la vie à Amos, son mari. Dans ce coin reculé, soumis aux aléas météorologiques, où Kathleen vit à l’abri des événements et des gens, hormis un collègue de travail, surgit un homme mystérieux, d’origine ouzbèque.

Cet homme, en fuite, se cache des autorités avec l’aide de Kathleen et de son collègue. Au fil de l’eau, une relation forte s’installe entre Kathleen et l’étranger dont la passé reste une énigme, volontairement tronqué ou trafiqué par l’intéressé.

La mise en route du récit est « lente » sans pour autant que cela soit pénalisant. L’auteur prend le temps de planter le décor, hostile, de son histoire, d’installer Kathleen dans l’esprit du lecteur, d’y faire la place à son sentiment de culpabilité aussi bien qu’à son humanité envers cet étranger dont elle ne connait rien et qu’elle accueille malgré tout, juste parce qu’il a besoin d’aide.

La seconde partie du récit marque une progression dans la tension entre Kathleen et l’étranger au fur et à mesure que son sombre passé est dévoilé. Au sentiment de culpabilité de Kathleen s’ajoute la culpabilité avérée de l’étranger. De coupable, Kathleen de vient « victime », se faisant en cela en quelque sorte la voix de celles de l’étranger, et de victime, pourchassé par les autorités, l’étranger se défroque pour redevenir le bourreau qu’il fut chez lui.

A partir de ce moment-là, Sarah St Vincent peut évoquer librement les questions de violences, aussi bien physiques que morales, de mensonges et de trahisons, de culpabilités et de rapport à celle-ci ou encore à la vérité et à la morale. Qu’est-ce qui est moral ? La compréhension de cette notion dépend-elle du point de vue où on se place ou le concept de moralité est-il universel et intangible ? Celui-ci peut-il influer sur le sentiment de culpabilité ? Enfin, peut-on pardonner des actes passés à un homme qui les avoue ?

Sarah St Vincent pose une question essentielle, d’autant plus importante dans notre société moderne que celle-ci ne raisonne plus qu’en termes de responsabilités et de rapport au passé (ce qui n’est pas sans utilité loin s’en faut) en cherchant à remettre systématique en cause dans la présent ce qui a eu lieu dans le passé (ce qui n’est pas sans risques, loin s’en faut), en voulant constamment renier le passé au titre du présent, risquant ainsi d’effacer les stigmates du passé et d’estomper les leçons à en tirer : « Nos monstres ordinaires. Que sommes-nous censés voir quand nous les regardons – leur monstruosité ou leur banalité ? ».

Comme d’habitude, les éditions Delcourt livrent une fois de plus au lecteur un récit à la fois dépaysant et profond, servi par une belle écriture. Encore une belle découverte chez cet éditeur !