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Titre : Seule en sa demeure

Auteur : Cécile Coulon

Editeur : L’Iconoclaste

Seule ? Ou mal accompagnée ?

Propos liminaire : je suis le travail littéraire de Cécile Coulon presque depuis ses débuts et on peut dire que je suis un vrai fan, un vrai supporter. Si je devais continuer à filer la métaphore footballistique, je mettrais Cécile Coulon dans mes favoris pour le Ballon d’Or, je dirais qu’elle écrit à la table des Messi et des Ronaldo de l’édition. Un Ronaldo en petite forme reste un esthète du ballon rond ; une Cécile Coulon en petite forme reste donc une esthète du petit pont de l’écriture ou du nettoyage de la lucarne de la fiction. Et si donc (car il faut bien conclure ce propos liminaire) ce roman est un excellent roman au regard de la production littéraire habituelle, ce n’est pas, à mes yeux, le meilleur Cécile Coulon.

Amand et Josèphe ont donné naissance à Aimée. En plein XIX° siècle (si les faits ne sont pas datés, les prénoms, les ambiances font penser à un XIX° siècle un peu gothique), Aimée, d’extraction plutôt modeste, est promise par ses parents à Candre, de naissance plus bourgeoise. Le passé de Candre est ancré dans la tragédie : jeune, il a perdu sa mère, adulte il a perdu sa femme quelques mois après son mariage.

Cécile Coulon semble donc reprendre le mythe de Barbe Bleue. Mais, tout comme son récit est fait de faux semblants, elle ne s’empare pas que d’une seule référence. A la fois roman gothique, romantique, roman d’époque, roman féministe, conte, Cécile Coulon assume toutes les références qui peuvent surgir à l’esprit du lecteur au cours de la lecture. Il y a du Maupassant, un peu d’Orgueils et de Préjuges, une once de Lady Chatterley… Mais aucune de ces références n’est totalement aboutie, poussée à son terme. « Qui trop embrasse mal étreint » ?

Si l’histoire se tient de bout en bout, bénéficiant de chausse-trapes perdant le lecteur dans l’image mentale qu’il se fait des situations et, plus encore, des personnages, le roman souffre d’indécision quant à son style narratif.

Mais tout cela ne relève pas de la déception, loin de là. S’il faut rabâcher encore ce que j’ai dit plus haut : une Cécile Coulon même en moins bonne forme reste une extraordinaire romancière (et poétesse, mais c’est une autre histoire, complémentaire). Alors comment qualifier ce sentiment diffus ? Je pense que Cécile Coulon m’a frustré dans mes attentes toujours plus importantes et m’a frustré sur l’accumulation de références, totalement assumée, mais trop touffue. Et c’est parfaitement injuste, j’en ai bien conscience… Ceci posé, on peut aborder tout le bon qu’il y a dans ce roman. Et Dieu sait qu’il y en a, comme apostropherait n’importe qui le pieux Candre qui me contredira…

Candre se positionne comme un mari aimant, attentionné, prévenant, se prenant, sous la plume de Cécile Coulon, pour un mari qui aime et comprend sa femme. Mais, comme souvent, ce n’est qu’une apparence : non seulement Candre semble aimer Dieu plus que son épouse, mais il ne cherche le plaisir de sa femme que pour pouvoir assouvir le sien dans son lit.

Dans la vie d’Aimée (mais aimée de qui réellement ? ses parents l’aiment mais ne la soutiennent que peu, ils sont éloignés physiquement et l’ont pratiquement abandonnée au mariage ; Candre (dans le nom duquel on entend aussi bien la cendre qui colle à sa partie sombre que la candeur de la naïveté du regard qu’il porte sur ses plus proches) dit l’aimer mais le seul amour pur qu’il ressent est celui pour son Dieu) surgissent trois figures : l’une lumineuse dans la personne d’Emeline (qui porte dans son nom toute la douceur du monde), sa professeure de flûte, l’autre sombre dans celle d’Henria, la mère d’Angelin (dont le nom à lui seul dépeint la nature réelle de son âme), la troisième figure justement dont on ne sait si elle est bonne ou mauvaise à travers ses actes. Ce dernier est muet sans que l’on sache d’où cela vienne, donnant à ses agissements un mystère supplémentaire qu’il ne peut dire et que le lecteur ne découvrira qu’à la fin. S’il cache sa vraie nature, c’est donc plus par contrainte physiologique que par volonté de semer le trouble.

A partir de l’arrivée d’Emeline qui sert de confidente à Aimée, dans le cadre de relations opaques avec Henria et Angelin, Cécile Coulon parvient à faire grandir un sentiment d’insécurité autour d’Aimée, une ambiance de suspicion, sans preuves, qui grandit dans le cœur d’Aimée autant que dans la tête du lecteur.

Habilement, Cécile Coulon dirige tous les soupçons vers Candre, homme secret, tourné vers Dieu à l’outrance. Angelin, de part ses manigances muettes n’est pas exempt de tout reproche. Mais, au fur et à mesure, Cécile Coulon déconstruit son château de cartes. A ce sujet, le cadre dans lequel l’action se déroule, le château familial de Candre, n’est pas étranger à l’ambiance qui s’installe petit à petit autour d’Aimée. Candre a hérité du château de ses parents : grand, froid, mystérieux, il semble coller avec la personnalité de son propriétaire. Aimée s’y sent seule comme on est isolée dans une prison, aussi dorée soit-elle. Les murs du château retiennent Aimée tout comme les convenances de la société créent une chappe de plomb sur le microcosme du château.

Au final, dans cette histoire, tout le monde ment ouvertement, par omission parfois : personnes et lieux, à part Aimée et Emeline, seules sources de clarté dans ce monde fermé, sombre. Le petit jeu du lecteur réside dans la recherche, vaine, de la vérité derrière les mensonges, du vrai visage des personnages derrière les masques. Le fait est, qu’en tant que lecteur, on n’a pas envie de croire aux pistes données par Cécile Coulon. D’une part parce qu’elles sont ce à quoi elles ressemblent, de fausses pistes trop simplistes pour être crues, et d’autre part parce qu’on ne souhaite pas que cela soit aussi simple. Le monde littéraire de Cécile Coulon n’est pas manichéen : le mâle n’est pas nécessairement le mal…

La petite société humaine que le roman nous dépeint n’est que le reflet de la société dans son ensemble. Elle est sclérosée, à la limite de la nécrose. Elle s’engonce dans ses faux semblants et dans le petit jeu malsain des apparences. Elle se détruit à coup d’interdits, de non-dits, de tabous. Elle crée les conditions de l’isolement des protagonistes. C’est une société dans laquelle on fait les choses autant par habitudes que par obligations sociales. Ces dernières sont autant de carcans qu’on ne peut apparemment briser. Les personnages féminins prennent alors toute leur place. Il n’est pas question ici de vengeance : elles ne font que reprendre leur bien, leur rôle central à toute histoire. Et cela n’en fait pas un roman féministe : cela en fait un roman humain.

Bref, vous l’aurez compris, ma frustration, pour réelle qu’elle soit, n’est pas à même de me priver du plaisir inconditionnel de lire un livre de Cécile Coulon.