Étiquettes

, , , , , , , , , ,

Titre :Mort d’un pourriAdieu poulet !
Auteur :Raf ValletRaf Vallet
Editeur :La Série NoireLa Série Noire

Deux séries noire, et bien serrées !

La Série Noire a eu l’excellente idée de ressortir deux livres de Raf Vallet, pseudo du journaliste Jean Laborde, chroniquer judiciaire dans les années 1960-1970. Ces deux romans sont initialement sortis en 1973 et 1974, déjà à la Série Noire. Ils sont donc forcément marqués par cette époque mais ils ne sont nullement datés, ne vous y méprenez pas.

Le premier roman, « Mort d’un pourri », dépeint une certaine société française de l’entre-soi qui réunit un député, Philippe, véreux, un promoteur, Serrano, véreux, un businessman possesseur de drugstores, Fondari, véreux, et un flic, Pernais, véreux (je voulais garder cet adjectif mais on dira plus volontiers ripoux même s’il est plus compromis que réellement corrompu).

Bref, les personnages, l’ambiance, le scénario, sont typiques des romans des années 70. Typiques aussi de l’actualité de l’époque où on retrouve des politiques, des flics, des industriels, du grand banditisme et des truands comme on n’en connait plus aujourd’hui qui se retrouvent et s’opposent autour de drogue, de magouilles, de corruption, de petits arrangements entre amis, qui se négocient et se concluent aussi facilement qu’ls se rompent ou se trahissent.

Tout tourne autour d’un carnet de Serrano, retrouvé mort au début du livre, qui contient de quoi faire tomber tous les protagonistes des magouilles locales. L’intérêt du récit ne réside pas tant dans les turpitudes des élus, des truands et des industriels décrites dans le carnet (il y en a vraiment pour tout le monde) que dans le pouvoir de carnet qui influence littéralement les actions et les réactions des protagonistes. A partir de là, le roman se concentre sur les interactions entre ceux-ci, sur les luttes verbales et tactiques pour se sortir du merdier ambiant. Xavier et Valérie (la fille de Serrano) s’activent pour quitter la peau des parfaits boucs-émissaires, les autres pour ne pas être éclaboussés par le contenu du cahier.

Chez Raf Vallet, les truands sont peut-être ceux qui ont les mains les plus sales mais ce ne sont pas ceux qui ont les cœurs les plus noirs et les plus sombres. Il y a de la noblesse parfois chez eux, une humanité qui fait défaut aux politiques. Et on ressent comme une once de nostalgie à la lecture de cette histoire : si les politiques n’ont pas retrouvé, en cinquante ans, leur humanité, les truands l’ont largement perdue…

Dans « Adieu poulet ! », changement de scénario : Raf Vallet y oppose deux visions de la police à travers deux « poulets » que tout oppose, que ce soit le tempérament ou les agissements. L’un représente la police qui met les mains dans le cambouis au risque de salir tandis que l’autre symbolise une police bureaucratique et politique, propre mais inutile.

Et on ne peut pas dire que Raf Vallet manœuvre pour la réconciliation de ces deux polices là. Il inscrit son roman dans un rapport de forces. En se concentrant sur deux personnages centraux, il personnifie cette lutte à travers les manipulations de l’un pour faire tomber l’autre. On se passionne pour ces querelles d’hommes, viriles et pas toujours correctes. Tous les coups bas sont autorisés. Ils sont même vitaux pour s’en sortir.

Encore une fois, la noblesse n’est surtout pas à chercher du côté de celui qui incarne un monde où la politique a le beau rôle. Raf Vallet, une fois de plus, prend fait et cause pour le chien battu de l’histoire. Il lui fait d’ailleurs dire, en s’adressant à son « ennemi » : « Tu n’as jamais compris quelque chose : j’ai horreur des truands et autres gangsters. C’est même pourquoi je déteste la société actuelle : les voyous sont partout, même dans l’Etat. »

Et donc finalement, ces romans de Raf Vallet qui ont aujourd’hui cinquante ans, conservent une sorte de modernité, chose tout à fait édifiante et déplorable si on y réfléchit quelques instants car rien n’a véritablement changé en un demi siècle. Les pourris sont toujours là, les magouilleurs aussi, dans les mêmes cercles d’influence. Les montages sont différents, les protagonistes ont changé, voire muté, mais les enjeux sont toujours les mêmes : argent et pouvoir.