Titre : Dans les oiseaux

Auteur : Xavier Lapeyroux

Editeur : Anne Carrière

Fréaction : mélange de fiction et de réalité

Milan est prof de cinéma à Paris. Voilà pour la réalité. A travers le film d’Hitchcock, il veut tout faire pour sauver Suzanne, sa compagne, décédée dix mois plus tôt. Voilà pour la fiction. « Dans les oiseaux » est un livre, donc une fiction, où la réalité du livre et la fiction du film, pourtant une réalité que tout le monde peut toucher du doigt à la cinémathèque, ne cessent de se croiser et de se mélanger.

La fiction fait irruption dans la réalité, la réalité dans la fiction et dans une certaine mesure la fiction dans la fiction… Xavier Lapeyroux, auteur du livre, est bien réel et crée une fiction avec son roman dans lequel il fait intervenir Hitchcock, bien réel, et son film, qui signe le retour de la fiction. Cette complexité créée par l’auteur ne l’est qu’en apparence : le lecteur ne se sent jamais perdu quand bien même la construction possède un pouvoir fascinant de vertige et d’étourdissement.

Ce vertige et cet étourdissement prennent toute leur ampleur quand Milan rejoue le film pour traverser de sa réalité au film pour pouvoir pénétrer dans la fiction cinématographique. Il se rend à Locmariaquer et sa volonté de rejouer le film transfigure petit à petit le littoral et le paysage pour qu’ils prennent l’apparence de la Californie et de Bodega Bay, lieu de l’action du film.

Mais avant d’en arriver là, Xavier Lapeyroux distille l’étrange, le fantastique et l’extraordinaire dès le début de son roman mais par petites touches subtiles. Et avec aussi beaucoup d’intelligence et d’humour.

D’une part, il prend un malin plaisir à saupoudrer des expressions prises au monde volatile dont voici un bref aperçu : « ses certitudes commençaient à sérieusement battre de l’aile », « se ruant vers les sorties telle une volée d’étourneaux, dans un bruit d’ailes assourdissant », « je piaffe d’impatience », « un article qui va te clouer le bec » ou « « je l’ai pris sous mon aile ». Le nom de son personnage principal, Milan, n’est pas non plus un hasard…

D’autre part, il pousse le principe de personnification à l’extrême. Il le fait aussi bien avec les situations où les êtres vivants endossent littéralement les expressions volatiles qu’avec les professions de certains de ses personnages. Un seul exemple avec une ex de Milan, informaticienne, dont il évoque l’attitude après leur rupture et qui adopte dans sa vie personnelle les « attributs » de sa profession : elle « avait vidé sa mémoire, supprimé un à un les fichiers corrompus de leur vie amoureuse », « téléchargé un antivirus puis activé tous les pare-feu » pour ne plus le voir, « comptait réinitialiser son disque dur, puis prévenir toute récidive en bloquant les accès, afin que Milan ne pénètre jamais plus son système, ou la fasse souffrir d’avantage ».

A un moment donné, la question se pose de savoir qui est le démiurge à l’œuvre. Est-ce l’auteur à travers, entre autres, sa folle créativité ? Pourtant, il semble, à un tournant de l’histoire, laisser Hitchcock prendre le pouvoir, aussi bien dans son film que dans le roman, celui-ci prenant la direction du film. Milan a des visions d’Hitchcock. Dans ces apparitions du réalisateur, comme un dieu grec qui aurait décidé de se mêler des affaires des hommes, celui-ci reproduit les circonstances exactes de scènes de ses propres films.

Pourtant, une fois Suzanne sauvée (je spoile un peu), Xavier Lapeyroux parvient à reprendre le lead et à attirer à nouveau l’attention du lecteur que s’était un peu endormi. Grâce à son talent de conteur, l’auteur démontre qu’il n’y a pas de pire fatalité que celle qui, provoquée par des actes vains et contre nature, ne fait que remettre les destins des personnages dans leurs ornières, comme pour mieux contrebalancer leurs tentatives désespérées d’échapper aux démiurges, qu’ils soient cinéastes ou écrivains : Hitchcock d’abord, Lapeyroux ensuite qui ne résiste pas à l’envie de reprendre la main mise sur ses protagonistes qui avaient, l’espace d’un instant, semblés lui échapper.

Bref, vous l’aurez compris, ce roman n’est pas comme les autres et mérite toute votre attention !