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Titre : Le Moine

Auteur : Matthew Gregory Lewis

Traduction : Alain Morvan

Editeur : La Pléiade

Don’t mess with the monk(ey) business

Sous l’effet conjugué de Cécile Coulon qui a rappelé ce récit à ma mémoire et de mon épouse qui me l’a opportunément offert en coffret de la Pléiade (réunissant un volume de récits autour du mythe du vampire et un volume de récits autour du mythe de Frankenstein ; je vous les conseille vraiment), j’ai donc pu enfin lire « Le Moine » de Matthew Gregory Lewis.

Le récit vaut autant pour ce qu’il raconte des travers de la société que pour la galerie de personnages qui servent ce propos. En fait les personnages incarnent les travers de la société au-delà de toute nécessité de trop développer ici ce propos. Ils parlent d’eux-mêmes.

Au premier rang de ces personnages, Ambrosio, le moine prédicateur paré de toutes les vertus. Orphelin, éduqué dans les ordres capucins, il en devient le fer de lance par sa piété, sa force de caractère, sa droiture, la qualité, la force et la vérité de ses sermons, le mystère aussi qui entoure sa personne, économe en apparitions, celles-ci se bornant justement à ses sermons.

Deux personnages féminins vont venir chambouler ce bel ordonnancement. D’abord Rosario : membre du couvent des capucins il va endosser le rôle du petit démon qui, une fois Ambrosio passé du côté « obscur » du désir inspiré par sa foi tourné vers une femme, le poussera toujours plus loin dans la perversion. Ensuite Antonia : la source de la chute d’Ambrosio. Pure, chaste, innocente, amoureuse du Duc de Médinas, elle n’aura accompli que contre sa volonté, affaiblie par sa position sociale bancale, à peine arrivée de sa province à Madrid, fille d’une mère déchue…

Ambrosio parait, dès le départ, trop parfait pour être vrai, sorte de Tartuffe qui sévirait à plus grande échelle que celui de Molière. Pour camper l’opposé d’Ambrosio, Matthew Gregory Lewis met en place, dans sa scène initiale, un preux et noble chevalier dont les intentions ne semblent pas aussi pures que ce que son cœur révèlera de lui. Le Duc de Medina est l’autre côté de la pièce qu’ils forment avec Ambrosio. Un seul pourra sortir vainqueur de leur confrontation.

Le roman joue sur cette inversion des rôles entre Ambrosio et le Duc de Medina : celui qui devrait incarner la pureté et représenter la planche de salut est celui qui personnifie tout le contraire et celui qui pourrait être le symbole de la société qui pervertit les cœurs purs se révèle être l’ange salvateur.

Mais le tour de force véritable de Matthew Gregory Lewis est ce qu’il fait d’Ambrosio et de Rosario. La concupiscence de ces personnages, leur vanité, leurs mutuelles tentations, les actes qu’ils finissent par commettre… leur lente descente aux enfers est minutieusement décrite, construite, racontée par l’auteur. Le lecteur est à la fois épouvanté par Ambrosio et Rosario et hypnotisé par la noirceur de leurs caractères.

Ce roman, datant de 1796, est un pur roman gothique, sombre. Pour autant, il ne se voulait pas nécessairement comme tel. L’auteur le voulait divertissant. En faisant le pari de tourner en dérision l’hypocrisie religieuse, il rempli le contrat qu’il s’est fixé. En abordant des thèmes aussi durs que le viol, l’inceste, la parricide, la torture, il en fait un roman particulièrement subversif, à la limite parfois du malsain. Mais ce n’est pas tant le roman qui est malsain que les travers décrits et l’époque dans laquelle ils s’inscrivaient.

Un must, mais pas à mettre dans toutes les mains…