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Titre : Le soldat désaccordé

Auteur : Gilles Marchand

Editeur : Aux Forges de Vulcain

Mais Gilles Marchand est un merveilleux accordeur

Gilles Marchand s’était déjà « attaqué » au sujet de la guerre dans « Une bouche sans personne ». Il récidive ici à partir d’un ancien soldat de la Première Guerre Mondiale, retourné à la vie civile sans avoir jamais vraiment quitté la guerre. Cet ancien combattant, à partir de 1918, s’est consacré à (tenter de) retrouver, pour le compte de familles qui le paie, des soldats disparus pour que les familles puissent au choix retrouver le parent absent, faire leur deuil et/ou réclamer la pension…

Chez notre « héros », dont l’héroïsme ne réside pas dans son ardeur au combat, il a été très vite retiré du front, blessé dès les premiers jours du conflit, mais dans sa volonté de se sentir utile en restant à l’avant, pour véhiculer matériel et blessé et mourants entre les lignes arrières et le front, l’absence se fait jour sous de multiples aspects : il a perdu une main aux combats, il a perdu l’envie et l’amour, d’abord face à l’atrocité de la guerre puis en perdant son épouse de la grippe espagnole. Il s’est perdu lui-même et à travers les soldats disparus qu’il recherche, ce sont des pans entiers de lui-même qu’il essaie de déterrer.

Au milieu des années 20, pratiquement une dizaine d’année après son dernier signe de vie en 1916, une mère requiert les services de notre héros, « en urgence » (sic), pour retrouver son fils, Emile Joplain, dont elle est sans nouvelles.

Très vite, notre détective déterre non pas un homme mais une histoire. Qui plus est une histoire d’amour tellement folle en cette période d’atrocités sans borne qu’il se jette corps et âme dans son enquête. A force d’abnégation et de persévérance, il va croiser la route de nombreux témoins de l’histoire d’Emile Joplain et de Lucie Himmel. Lui, fils de bonne famille, elle, servante alsacienne (et donc allemande) chez l’oncle et la tante, français, d’Emile, leur histoire démarre dès leur adolescence, en 1906. D’abord timide, leur histoire devient secrète puis terrible quand la famille la découvre et prend en grippe une pauvre soubrette qui a le malheur de ne pas être du même monde ni de la même nationalité.

La « Der des ders », qui n’en sera pas une, vient rebattre les cartes que notre enquêteur découvrira au fil des rencontres qu’il fera avec ceux qui auront côtoyés Emile et Lucie pendant la guerre. Ces cartes, enfin, ces récits individuels et tellement universels, il nous les livre et il y en a tant, toujours en lien avec Emile et Lucie, qu’on se dit que Gilles Marchand est bien trop ambitieux pour faire tenir tout cela en 200 pages.

En fait, non, tout simplement, non ! Les récits sont d’une justesse, d’une simplicité et d’une humanité rarement rencontrées. Gilles Marchand développe pour ses personnages une empathie qui frise à la passion sans jamais tomber dans la complaisance. Cet amour se transmet au lecteur et l’enveloppe pour l’installer confortablement dans ce récit aussi dur que tendre.

Si Gilles Marchand évoque la barbarie de la guerre et l’inhumanité des gradés, les récits des soldats, des témoins, des infirmières du front… ont tous pour point commun l’amitié, l’amour et la poésie.

« Le soldat désaccordé » est donc, avant tout, la folle histoire de deux amoureux qui se cherchent en vain pendant des années. En cherchant l’autre, ils ne font que chercher la part d’humanité et d’amour qui leur manque. Emile et Lucie écrivent leur histoire au sein même de la Grande Histoire. Nous sommes témoins de leur amour ; ils sont, avec les autres protagonistes du roman, les témoins, pour nous, d’un pan tragique d’une époque.

Avec eux, nous traversons l’insouciance de l’avant guerre, la tragédie de la guerre des tranchées, l’anomalie d’un retour à une vie qui n’a plus rien de normale et l’arrivée à grands pas fracassants de la Seconde Guerre Mondiale. Il y a quelque chose d’inéluctable qui se joue dès la fin de la guerre, comme si la paix était une notion abstraite si ce n’est totalement illusoire.

Les personnages vivent dans cette illusion dont personne, au final, n’est vraiment dupe. La seule vérité qui reste, à Emile, à Lucie, au détective, aux témoins, c’est la force de l’amour qui reliait Lucie et Emile. Avec la douceur, sensible, humaine, chaleureuse, de l’écriture de Gilles Marchand qui, une fois encore, montre qu’il est un merveilleux conteur, et, qu’avec lui, même la magie devient réelle.