Texte – Raymond

RAYMOND

Raymond avait vécu mille et une vies, mille et une aventures.

De la carrière de pierre qui l’avait vu pour ainsi dire naître, comme ses aïeuls avant lui, aux rues de Paris où il allait casser sa pipe, Raymond se souvenait, en cet instant, de tout. La théorie du film de sa vie qui repasse en flash au moment de sa mort n’était donc pas une connerie inventée par on ne savait qui histoire de faire passer ces derniers instants plus vite et de façon, comment dire ?, plus vivante ?, oui définitivement plus vivante… Manquerai plus que le coup du tunnel soit aussi vrai. Même si pour le coup, Raymond ayant eu une vie bien remplie, il n’aspirait qu’à une chose : reposez en paix. Même s’il était tout aussi vrai qu’il n’aurait pas choisi cette mort bête, minimaliste, anonyme : recouvert de bitume noir fumant… Vous parlez d’une sinécure ! Vous parlez d’une exécution ! Sans tambours ni trompettes, comme ça, au petit matin, dans la fraîcheur d’une aube printanière, alors que la pluie de la veille n’avait pas encore totalement séchée et laissait sur la bouche de Raymond une sensation de bien-être totalement à l’opposé de ses sentiments présents ! Raymond était sûr de mérité mieux que cet enterrement au rabais. Il n’avait pas l’impression d’avoir démérité, au contraire. Il avait été un salarié exemplaire, parfois un peu rebelle, comme tout un chacun en 68.

Ah mai 68, ça c’était un souvenir agréable qui remontait à la mémoire de Raymond. Il se souvenait encore du mouvement leste mais ferme de jeter de pavé qui l’avait tant fasciné pendant ces interminables journées où chacun se demandait s’il allait finir entier ou fracassé, qui sur un crâne de CRS, qui sur un trottoir, qui sur un bouclier anti-émeute, qui sur une pommette d’étudiant transpirant l’alcool bu pour se donner du courage et la rage de se révolter contre un monde qu’ils ne comprenaient pas et qui le leur rendait bien. Parce qu’il ne faut pas croire que les CRS ne frappaient qu’à coups de matraques et de gaz lacrymo’, ils n’hésitaient pas si l’occasion se présentait à rendre aux étudiants un chien de leur chienne et, dans un élan de générosité sans aucune arrière-pensée (ils étaient flics, faut pas pousser), à renvoyer les pavés aux arêtes les plus tranchantes, on est esthète ou on ne l’est pas !

Avant ça, Raymond se souvenait aussi de son arrivée à Paris, du long périple qui l’y avait conduit et de la carrière de terrassier qu’il avait embrassé, comme son père, son grand-père et son arrière-grand-père avant lui. Seul le trisaïeul avait fauté en voulant devenir plagiste sur la côte, une honte familiale transmise de génération en génération qui avait longtemps peuple nombre de ses nuits. Et Renaud pouvait fredonner autant de fois qu’il voulait son fameux « sous les pavés, ouais, c’est la plage », cela ne faisait jamais remonter l’ancêtre dans l’estime de Raymond et le fossé restait à jamais ouvert entre les citadins de la famille, attachés à une culture de la rue bien faite, bien droite, bien bordée et bien pavée, et l’esprit frondeur d’Edouard, épris de liberté, de solitude, d’aventures maritimes… Il se souvenait du camion qui l’avait transporté de son patelin vers la capitale, brinquebalé sur des routes abîmées qui auraient mérité tout son savoir-faire, tout son être. Il avait d’ailleurs failli être éjecté du camion un jour, avec tout le chargement. Les pneus du camion, déjà usés, avaient achevé leur lente dégradation dans les innombrables nids-de-poule qu’ils avaient croisés et qu’ils n’avaient pu s’empêcher de saluer, en pneus polis qu’ils étaient.

Poli, Raymond l’était. C’était une de ses fiertés. C’est ce qui lui avait permis de séduire Rose, sa femme. Aussi carrée et polie que lui, elle lui avait tout de suite plu. Rose était une femme de caractère. Ils s’étaient connus sur les barricades de mai 68, c’est vous dire, et ne s’étaient plus jamais quittés. Ils avaient battus le pavé et le CRS ensemble, ils avaient manifesté ensemble, ils avaient été arrêtés ensemble. Une vraie histoire d’amour comme on n’en fait plus. Il n’avait manqué que les enfants pour pouvoir dresser un tableau parfaitement idyllique de leur histoire. Rose et Raymond s’étaient fait une raison. L’amour de Raymond pour sa femme, la compréhension à toute épreuve de Rose pour son mari avaient permis aux deux tourtereaux de passer ce cap et d’accueillir la vieillesse comme il se devait : la tête haute, sans regrets.

Unis dans la vie, Rose et Raymond allaient l’être dans la mort aussi. Raymond ne ressentait aucune peine d’entraîner ainsi sa femme avec lui dans cette triste fin. Le décor n’était pas forcément celui qu’il aurait choisi pour leurs vieux et derniers jours mais ils étaient, une fois encore, une dernière fois, ensemble et c’était ce qui avait finalement le plus d’importance. Certes, le ciel de Provence aurait peut-être été plus lumineux que celui de Paris pour achever une vie bien remplie, et en cela il se dit pour la première et unique fois que l’Edouard il avait peut-être vu juste en voulant s’établir sur la Côte, mais bitume fumant pour bitume fumant, car on n’échappe pas à son destin, autant lever les yeux une dernière fois sur un ciel familier et bienveillant.

Le camion qui allait déverser ses tonnes de bitume bouillant sur Raymond et sa femme, unis dans cette ultime galère, arrivait en marche arrière, au ralenti. Les hommes qui travaillaient à cette heure indue où tout bon patron sommeille encore, les yeux encore mi-clos et l’esprit pas tout à fait réveillé, n’avaient aucune conscience du crime qu’ils allaient commettre. Ils obéissaient à des ordres clairs : bitumer vaille que vaille les artères parisiennes pour fluidifier le trafic, réduire l’impact sonore et sécuriser les déplacements automobiles les jours de grands orages. La vie de Raymond et Rose n’importait pas pour eux, ils n’étaient que des victimes collatérales.

En ce matin du 28 mai 2015, Rose et Raymond Le Pavé, qui habitaient une des dernières artères parisiennes authentiquement haussmanniennes, allaient arrêter une bonne fois pour toute de voir défiler chaussures et pneus en tout genre sous prétexte de modernité !

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