Le livre des martyrs – Tome 1 – Les jardins de la lune – Steven Erikson

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Titre : Le livre des martyrs – Tome 1 – Les jardins de la lune

Auteur : Steven Erikson

Traduction : Emmanuel Chastellière

Éditeur : Léha

Magicalement vôtre

Empire Malazéen. L’Empereur est renversé au profit d’une Impératrice. Les plaies ouvertes par la chasse aux sorcières qui s’en est suivi ne sont pas refermées que l’Empire repart en guerre pour asservir les sept cités libres. Le livre s’ouvre sur le siège de Pale, la sixième et avant-dernière cité encore libre. Après Pale, il ne restera plus que Dajhuristan pour défier l’Empire.

Au milieu de cette guerre à coup de créatures légendaires et de rafales de magie, des humains, dont certains aux pouvoirs démesurés et d’autres qui n’ont pour arme que leur esprit et leur courage, surnagent, des Dieux se réincarnent pendant que d’autres s’immiscent dans des affaires qui ne sont plus les leurs.

Ce roman d’Epic Fantasy ou de Dark Fantasy selon les critères retenus est le premier d’une série de dix romans qui se déroulent dans l’univers de Genabakis, créé par l’auteur et un de ses amis, au départ pour le cinéma mais qui, faute de projet aboutissant, est devenu une série d’histoires mêlant animaux fantastiques, pouvoirs magiques, magouilles politiciennes et militaires, tractations, chantages, manipulations, batailles, coups bas et hauts faits de gloire. Il y a tout dans ce premier roman qui augure d’une série aboutie à tous points de vue.

Le monde créé par Steven Erikson tient admirablement la route et les personnages y trouvent de quoi évoluer, certes dans les pires difficultés, aucun écueil ne leur étant épargné, mais en totale cohérence avec leur environnement.

Il y a de la mythologie dans ce récit où les Dieux s’incarnent dans des humains ou interviennent physiquement pour influencer le cours de l’histoire sans jamais parvenir à la renverser. Le combat que mène Paran contre le destin, personnifié par le dieu Oppon, est à ce titre symptomatique des luttes d’influences entre les Dieux par l’intermédiaire d’humains qui ne sont pas automatiquement dociles. Ces interactions hommes/dieux est un des nombreux éléments qui rend ce livre passionnant.

Les luttes internes à l’Empire et les guerres menées à l’extérieur contre les cités libres et l’étrange cité de Sangdelune qui flotte comme un étendard de liberté contre l’Empire sont l’autre aspect intéressant du livre : elles sont censées prendre le pas sur les destins individuels des personnages principaux du récit jusqu’à les broyer entre leurs griffes acérées. Et pourtant, si les aventures qui jalonnent ce premier tome de la saga ne sont pas sans semer pléthore de cadavres, les différents protagonistes parviennent à tirer leur épingle du jeu.

Alors oui, c’est violent, ça débite des membres, ça assassine, ça se venge… mais tout cela ne fait que montrer l’absurdité de la guerre contrebalancée par l’introspection dont savent faire preuve les personnages et qui permettent au lecteur de prendre un peu de recul et de souffler un peu.

S’il y a de nombreux personnages aux rôles essentiels dans le roman, on peut aisément les partager en « héros » et « NPC » (Non Player Characters pour les non aficionados des jeux de rôles). On sent bien ici la patte du joueur de RPG qui a passé son temps à imaginer des décors, des scènes, des personnages secondaires avec un vrai rôle et un vrai background, des personnages « joueurs » qui vont faire évoluer l’histoire en fonction de leurs choix. L’auteur le dit lui-même, jusqu’à reconnaître que la bataille finale de ce premier tome est belle et bien tirée d’une campagne jouée par lui-même et son ami. Ami qui a d’ailleurs lui aussi commis six livres dans l’univers de Genabakis. A ce titre, précisons que la traduction des 10 tomes de la saga de Steven Erikson sont prévues par les éditions Léha avec une parution d’un tome tous les six mois. Quid de la saga de son compère ? Nul ne le sait à ce jour.

Un premier niveau de lecture consisterait à considérer qu’il s’agit de fantasy tragique alors qu’une lecture plus attentive (et moins partisane !) montre qu’il s’agit en fait d’une tragédie fantastique. Et ce renversement de point de vue change pas mal de choses. Si on ne peut retirer toute la partie fantastique du récit ce qui peut rebuter certains lecteurs, le livre va bien au-delà de la simple histoire pour geek pré-pubère assoiffé de créatures improbables et de magie démentielle. Le soin attaché aux personnages, à leurs relations, à leur histoire et à leur construction psychologique donne une profondeur au livre dont peu de récits de fantasy peuvent se targuer.