Piranhas – Roberto Saviano – Service de Presse

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Titre : Piranhas

Auteur : Roberto Saviano

Traduction : Vincent Raynaud

Éditeur : Gallimard

La ‘Ndranghetina : profiter et mourir

Roberto Saviano est ultra connu pour son premier livre, « Gomorra », succès mondial dans lequel il décortique la ‘Ndrangheta, la mafia napolitaine, qui a la mainmise sur l’économie locale. Il a ensuite publié « Extra pure » qui s’en prenait au trafic de drogue. Ces deux livres, dont je n’ai lu que le second, relèvent plus du reportage mais sont indéniablement parfaitement structurés et écrits comme des fictions.

« Piranhas » est le premier roman traduit en français (il en a publié trois en tout en Italie). Roberto Saviano s’empare toutefois d’une trame de fond véridique et de faits réels. On pourrait dire que Roberto Saviano s’attache à décrire ce qu’est la relève de la ‘Ndrangheta : les « paranzas » napolitaines. La paranza en italien est en premier lieu le chalut qui part à la pêche mais qui est devenue par la suite le surnom des groupes de camorristi qui pullulent à Naples.

Le chalutier que décrit Roberto Saviano part plutôt à la pêche à la petite friture : il s’agit ici de gamins qui grandissent dans l’ombre de parents miséreux, incapables de s’en sortir, sans avenir, ni pour eux ni pour les enfants. Alors ces gamins prennent en main leur propre destin en empruntant les chemins de la violence, des trafics et de la mafia.

A coup de guerre de territoires, de manigances avec les chefs en perte de vitesse, qui en prison, qui en résidence surveillée mais tous avec les mains plus ou moins liées, ces gamins vont prendre possession de la ville et mener la vie qu’ils ont fantasmée quelqu’en soient les règles et les issues envisageables. Peu importe finalement pour eux que la rue qu’ils choisissent soit une impasse, l’important n’est pas tant la fin de la route que les voies qu’ils prennent. Ou alors si la fin est importante c’est dans sa dimension dramatique et mortelle qu’elle l’est.

On sent que Roberto Saviano est ambivalent. Il aime et déteste à la fois ces gamins. Il les aime parce qu’il aime leur jeunesse et leur insouciance. Il les déteste parce qu’ils gâchent leur vie, leur potentiel. Là où le bât blesse, c’est qu’en tant que lecteur, on s’attache surtout aux défauts de ces gamins, aussi désœuvrés soient-ils. On voudrait aimer les détester mais on en reste au rejet (en tout cas pour moi). Ces gamins n’inspirent aucune sympathie ni empathie. Vis-à-vis de leur situation peut-être mais pas sur leur personne. Roberto Saviano ne cherche d’ailleurs pas à provoquer un sentiment d’identification du lecteur envers ses jeunes héros, ce serait faire œuvre de perversion de son lectorat !

Ces enfants ne sont pas, ou à la marge, issus de familles mafieuses. Ils viennent d’une certaine bourgeoisie en totale perte de vitesse, qui s’effondre financièrement et moralement et qui a perdu leur respect. Cette absence de respect et donc de repères moraux, ils la retournent contre la mafia vieillissante qui n’appelle aucune considération de leur part. Seule existe leur soif d’argent, tout de suite. Ils savent que leur mode de vie ne peut se terminer que par une mort violente, ce qu’ils appellent de tous leurs vœux. Vivre jeune, mourir vite, disait le chanteur Renaud. Ce pourrait être la devise de ces gangs de bambins qui passent leur temps libre à aller à la salle de sport, à draguer, à jouer à la console ou à poster des selfies sur les réseaux sociaux.

En fait, ces gamins n’ont plus d’honneur !

Se concentrant sur ces adolescents, Roberto Saviano délaisse tout ce qui pourrait encadrer ces jeunes : la famille qui a perdu tout pouvoir sur eux, l’état qui se retrouve impuissant face à la criminalité mafieuse dans son ensemble ou le système éducatif qui voit bien le caractère hors norme de certains de ces jeunes mais est incapable de leur offrir les mêmes perspectives de vie (et de mort) que la vie de gangs.

Ceci posé, Roberto Saviano fait une fois de plus preuve d’un indéniable talent de conteur et mène sa barque et son lecteur là où il veut et comme il veut… jusqu’au pied de la statue du cavalier de Tolède.