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Titre : Le livre que je ne voulais pas écrire

Auteur : Erwan Larher

Éditeur : Quidam

Le livre que j’aurai voulu ne pas aimer lire

Erwan Larher, à son corps doublement défendant – parce qu’il ne l’a pas souhaité et parce qu’il en a souffert dans ses chairs –, se trouve être le seul écrivain à avoir vécu les événements du Bataclan de l’intérieur. Il a toujours refusé d’en parler publiquement, entre autre, pour n’être taxé d’aucune récupération de cet événement vis-à-vis de sa carrière d’écrivain et ne pas être lui-même récupéré par qui que ce soit. Mais sa position singulière devait bien finir par le pousser, aidé par ses amis, à écrire un livre à ce sujet.

Toute la question était, de l’aveu même de l’auteur, de ne pas faire juste un livre sur le Bataclan mais un objet littéraire. D’écueils en pièges, d’embûches en chausse-trappes, de montagne à gravir en marécages à enjamber, Erwan Larher a finalement réussi à les surmonter et, et cela se sent dès les premières pages, à écrire non pas un objet littéraire SUR mais un objet littéraire AUTOUR du Bataclan.

Mais comment a-t-il donc réussi ce tour de force ? Tout simplement (ceci est sans aucun doute une litote) en mêlant intime et collectif, en s’effaçant, en acceptant de ne plus totalement s’appartenir. Tout d’abord en utilisant le « je », le « tu » et le « il » qui renvoient à des « nous », des « vous » et des « ils ». Erwan Larher s’interpelle, se harangue, s’agresse sans concession : il s’extraie de lui-même pour s’observer et se transformer en un autre personnage, un autre de lui-même.

Ensuite, Erwan Larher a inséré des chapitres intitulés « vu du dehors » écrits par son entourage : famille, amis, amours… Ces « vu du dehors » répondent à cet autre Erwann Larher qui sort en quelque sorte de son propre corps, ou du corps de son hôte-auteur, pour se regarder du dehors. Autant de chapitres que de voix différentes, plus ou moins égales mais jamais discordantes, qui contrebalancent les récits d’Erwan Larher. Cet équilibre permet au livre de respirer, au rythme d’Erwan Larher, au rythme de l’auteur qui l’habite, au rythme de ses hôtes.

On pourrait caricaturer/réduire le récit d’Erwann Larher pour le réduire au triple questionnement suivant : « où c’est que j’ai mis mes santiags ? », « est-ce que je vais rebander ? » et « suis-je un caillou ? suis-je Sigolène ? » (cette dernière interrogation renvoyant à certains des plus somptueux passages du livre et au livre de Sigolène Vinson « Le caillou » écrit et publié après les événements de Charlie Hebdo). De ce nombrilisme, Erwan Larher en fait un leitmotiv salutaire pour lui et un credo universel pour nous, lecteurs, qui renvoie aux questions que l’on s’est tous posées : vais-je me relever de ces attentats ? qu’a-t-on perdu d’humain dans ces attentats ?

Malgré les artifices littéraires employés par Erwan Larher, on suit quand même une chronologie des faits, une succession d’événements, de situations qui impliquent l’auteur. On se replonge alors dans sa propre chronologie de faits et d’événements. Où était-on ? Que faisait-on ? Mais à cause des artifices littéraires employés par Erwan Larher, on fait bien plus que cela. On replonge aussi dans les pensées qui nous assaillaient ce soir-là et qui pour certaines nous assaillent toujours.

Et on se prend à répondre avec la voix d’Erwan Larher que l’amour est effectivement plus fort que tout. L’amour de ses proches, bien entendu, mais aussi et surtout l’amour universel qui rapproche les être humains. Si on perd cet amour, cette fraternité, on perd toute humanité. La seule réponse à la barbarie humaine c’est l’amour humain, sous toutes ses formes.

Erwan Larher, au moment de se mettre dans la peau des terroristes (quel morceau de bravoure !) ou de parler de les évoquer, ne tient jamais un discours de haine mais toujours de compassion. Le récit y puise une force insoupçonnable de prime abord. Ne ratez pas cet Objet Littéraire tout à fait identifié.

 

Vu du dehors

Tout fut d’abord très précis. C’est après que c’est devenu diffus.

Tout commence comme une soirée banale, de fin de semaine : des enfants épuisés qui vont se coucher tôt, un des deux qui négocie avec sa mère de dormir dans le grand lit parental et un mari qui se retrouve relégué au salon pour assouvir sa soif de lecture. Et puis le démon du jeu le reprend : il se souvient que ce soir c’est France-Allemagne au Stade de France et que si on peut mettre la pâtée une bonne fois pour toute à Schumarer et lui faire ravaler ses propres dents, « c’est toujours ça que les boches n’auront pas », comme on disait par chez moi !

Alors tu allumes l’Ipad, tu lances l’appli de télévision, tu regardes la second mi-temps du match. Tu es bien, le radiateur diffuse la petite odeur de chauffage qui fait te dire que la nuit ne sera pas glacée loin de ton lit. Et puis tu entends la voie du commentateur qui parle de bruit d’epxlosion. Mais tu ne comprends pas. Et puis tu entends des sirènes. Mais comme tu habites le long du canal Saint-Martin, tu ne comprends toujours pas.

Et puis les sirènes se font, non pas plus insistantes, mais plus fréquentes. Plus fréquentes que d’habitude, plus fréquentes que toujours. Tu ne comprends toujours pas ce qu’il se passe mais tu comprends qu’il se passe quelque chose. « Il s’est passé quelque chose » chante Juliette. Tu l’as souvent en tête cette ritournelle depuis bientôt deux ans, elle a pris un sens nouveau.

Alors tu poses l’Ipad mais tu ne l’éteins pas, la France est en train de gagner. Et tu prends ton téléphone pour chercher des informations. Alors tu reposes ton téléphone et tu reprends l’Ipad. Mais ce n’est plus du foot que tu vas continuer à suivre. Tu vas suivre une folle soirée entre infos, SMS, Facebook à rassurer, à prendre des nouvelles, à écouter les sirènes qui continuent leurs folles poursuites, à garder tes yeux ouverts malgré la fatigue de la semaine qui semble comme en suspension, à te demander si tu dois aller réveiller la maisonnée pour leur dire que… Mais pour leur dire quoi ? Alors tu restes seul dans ton salon à regarder les écrans, à observer les reflets des gyrophares des voitures qui déboulent sur le canal qui arrivent d’on ne sait où et qui vont là où on sait, maintenant.

Tu ne sais pas encore qu’une soirée un peu comme celle-là, tu en passeras une autre, en juillet 2016, sans les gyrophares, sans les sirènes parce que si tu es dans le sud, tu n’es pas directement à Nice mais dans l’arrière-pays. Un petit havre de paix et de calme à moins d’une heure des nouveaux attentats, chamboulé aussi par une nuit à rassurer, à prendre des nouvelles et à garder tes yeux ouverts malgré la semaine la fatigue de la semaine qui semble comme en suspension et malgré les douze heures de routes de la veille pour rejoindre ton lieu de vacances.

Bien sûr, ces attentats ont détruit avant tout des vies et les certitudes que je/tu/nous pouvait avoir sur ma/ta/notre existences. Mais ils ont aussi emporté avec eux les barrières de l’individualisme. Pas pour tout le monde. Pas partout. Mais je/tu/nous espère suffisamment pour ne pas faire de la fraternité un vain mot, un futur concept, un prochain oubli.

Alors, cher Erwan (je/tu/il se sent assez proche pour laisser tomber le nom de famille et passer au jetoiement/tutoiement/iltoiement), je/tu/il ne sait pas si tu rebandes à nouveau (et je/tu/il s’en fiche de le savoir, même si je/tu/il te le souhaite – et puis tu sais, la bandaison de papa, hein !), et d’ailleurs je/tu/il ne sait pas moi/toi/lui-même si je/tu/il a réellement survécu dans mon/ton/son intégrité à ces différents événements, mais je/tu/il espère que tu as pu pleurer dans ta bière…

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